Cinéma. « Crash », sur OCS Choc : course haletante à la jouissance, tôle froissée et chairs sanguinolentes

 Présenté à Cannes il y a vingt-cinq ans, le film de David Cronenberg, placé sous le double signe du désir sexuel exacerbé et de la collision automobile, a d’abord choqué, avant d’être considéré comme le chef-d’oeuvre du réalisateur.

Adapté du roman déjà controversé du Britannique James Graham Ballard (1930-2009) paru en 1973, le film Crash (1996) est aujourd’hui reconnu comme l’une des œuvres majeures de David Cronenberg – dans la continuité de La Mouche (1986), Faux-Semblants (1988), Le Festin nu (1991) et M. Butterfly (1993) – qui reconduit ici l’inclination de J. G. Ballard pour le surréalisme et la psychanalyse.

Une poignée de personnages, formant une sorte de société clandestine et désaxée, y célèbre dans du cuir bordeaux les noces froissées, couturées, sanguinolentes du sexe et de l’accident automobile. Ballard, beau garçon comme détaché du monde, Vaughan, cascadeur monomaniaque et animal, Catherine, femme de Ballard et blonde hypnotique, Helen, doctoresse rêvant de casse charnelle, Gabrielle, paraplégique hypersexuelle lourdement harnachée, se livrent nuitamment à des reconstitutions de crashs légendaires (James Dean, Jayne Mansfield) avant de se lancer eux-mêmes, à tombeau ouvert au volant de bolides racés, dans une course haletante à la jouissance et à la mort, incessamment différées.

Le fond philosophique de l’affaire – par-delà la variation freudienne autour d’Eros et Thanatos – réside dans ce curieux paradoxe que plus l’homme s’affine, moins il semble pouvoir se satisfaire des attributs et des grâces que la nature lui a donnés, et plus il tend à être moralement tourmenté et technologiquement augmenté.

Hybride insolite de froideur et de tension

Le film, hybride insolite de froideur et de tension, joue sur ce paradoxe, entretenant au risque du néant la languide frustration tant de ses personnages que de ses spectateurs. Assujettissant la consommation de leur plaisir à l’accident qui les rédimerait, les personnages de Crash poussent ainsi à sa logique ultime un système fondé lui-même sur l’appel à une consommation indéfiniment renouvelée.

Sur le plan formel, le film navigue entre la froideur bleu acier de la photographie de Peter Suschitzky et la caresse unanimiste de ses lents travellings sur les peaux et les tôles. En même temps, la parcellisation des corps, le morcellement des scènes de sexe, les inserts nombreux, inscrivent le film dans une esthétique qui relève tant de l’épreuve que du plaisir trouble du fétichisme. Gants rouges sur un volant, ongles de femme grattant méticuleusement une étiquette, cicatrices béantes sous la résille de la chair…

Renvoyons à la scène d’anthologie du couple faisant l’amour encagé dans une voiture, elle-même enserrée par l’étreinte des rouleaux du Kärcher. Leçon de montage son-image, où la basse des brosses et les giclées d’eau fouettant les vitres entrent en collision avec la lutte silencieuse et la tension érotique extrême des deux amants. Présenté au Festival de Cannes 1996, où il a divisé profondément la critique, le film n’a cessé depuis d’être réévalué.

Crash, de David Cronenberg. Avec James Spader, Deborah Kara Unger, Elias Koteas, Holly Hunter, Rosanna Arquette (Can., 1996, 100 min). OCS Choc

Par Jacques Mandelbaum - Le Monde Culture

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