« Ils ont arrosé mon frère de tirs » : des milliers de Centrafricains affluent au Cameroun pour fuir les violences

 D’après l’ONU, au moins 105 000 personnes ont trouvé refuge dans les pays voisins de la RCA, où s’affrontent rebelles et armée régulière.

Pas lourds, regards tourmentés et fatigués, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants entrent en file indienne dans l’immense camp de réfugiés centrafricains de Gado-Badzéré, situé à Garoua-Boulaï, localité camerounaise frontalière de la République centrafricaine (RCA). Tous ont fui les violences qui opposent, depuis le 15 décembre 2020, des groupes rebelles aux Forces armées centrafricaines (Faca) et leurs alliés dans un pays où a été décrété l’état d’urgence.

D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 105 000 Centrafricains ont été forcés de chercher refuge dans les pays voisins, notamment la République démocratique du Congo (RDC), le Tchad et le Congo-Brazzaville. Ils sont plus de 5 300 à avoir rejoint le Cameroun et beaucoup continuent à affluer au point de passage de Garoua-Boulaï, malgré la fermeture des frontières et les restrictions dues à la pandémie de Covid-19.

Le camp accueille déjà 26 000 réfugiés ayant fui la troisième guerre civile de Centrafrique, en 2013, entre milices à majorité musulmane (la séléka) et chrétienne (les anti-balaka). Les nouveaux venus sont logés dans des abris d’urgence après avoir obtenu leur statut de réfugiés auprès du HCR et passé un test de dépistage du coronavirus. Les vagues d’arrivée se succèdent à un rythme soutenu depuis début janvier.

« Mes parents se sont écroulés sous mes yeux »

Malgré son soulagement, Rita Marie Koue, foulard négligemment noué sur la tête, pleure à chaudes larmes dès sa descente du bus. La jeune femme de 38 ans a perdu ses parents, tués par des balles perdues alors qu’ils se rendaient aux champs près de Bouar, une ville de l’ouest de la RCA et l’un des points chauds des récentes violences. Traumatisée comme la dizaine de réfugiés interrogés par Le Monde Afrique, elle peine à se souvenir des dates exactes.

« Nous étions allés enlever les tubercules de manioc. Au retour, on a entendu d’intenses échanges de tirs non loin de la maison. J’ai vu mes parents s’écrouler sous mes yeux. J’ai abandonné leurs corps », relate-t-elle en sango, principale langue parlée en RCA. Ce jour-là, choquée et perdue, elle court jusqu’à sa maison, constate que son mari a disparu et s’enfuit par la brousse avec ses trois enfants. Durant trois jours, elle marche, « sans manger ni boire », jusqu’à la frontière.

A quelques pas, Adeline Fiodena, 27 ans, veuve et enceinte de huit mois, ne sait pas non plus ce qu’est devenu l’un de ses fils, ou le reste de sa famille. Lorsque les rebelles sont arrivés à Beloko, localité centrafricaine frontalière, elle s’est sauvée avec deux de ses trois enfants et a passé la nuit en pleine forêt. Fatiguée, la jeune femme dit vouloir « tout oublier pour un temps ». Ne plus penser à ce qui est « peut-être arrivé » aux siens. « Je veux juste me reposer », murmure-t-elle en jetant un regard dans la grande tente où sont assis les nouveaux arrivés.

« Ils vont passer deux jours ici en zone de transit dans des dortoirs aménagés où ils vont refaire à nouveau les tests du Covid-19 avant d’être conduits dans les abris d’urgence », explique Maxime Moude Moude, superviseur du camp. Au secteur 12 où sont érigés ces abris, des tentes du HCR s’étendent à perte de vue. Des techniciens s’affairent à la construction d’autres habitations.

Assise dans sa tente, Judith Behorofei raconte avoir vu des supplétifs russes tuer son neveu alors que sa famille tentait de fuir les combats. « Il était pourtant habillé en civil », insiste-t-elle. Plus loin, Aimé Belle-Vie Krassio parle tendrement de son frère, Boniface Alain, abattu à Bambari, dans le centre du pays. « On fuyait à travers la brousse. Il était devant. Ma femme, mon enfant et moi étions derrière lorsque les rebelles ont surgi. On s’est cachés. Ils l’ont arrosé de tirs », relate Aimé Belle-Vie qui, avec d’autres rescapés, a creusé à la va-vite une tombe afin d’offrir « un dernier au revoir à celui qui m’a tout donné dans la vie ».

« Dire comment ramener la paix »

Dans la tente voisine, Hamadou Bachirou regrette déjà « sa vie d’avant » quand il mangeait à satiété. Cet afflux de réfugiés au Cameroun augmente des besoins humanitaires déjà considérables. « Le riz et les haricots sont insuffisants », soupire Hamadou, même s’il se dit soulagé d’« avoir enfin un lieu où dormir », tandis que d’autres, encore nombreux, attendent encore de s’enregistrer auprès du HCR.

Sur l’esplanade de la sous-préfecture de Garoua-Boulaï, plus d’une centaine de Centrafricains patientent ainsi sous le soleil, comme Pamela Edwige. Violée par deux rebelles à Bouar, la jeune fille de 18 ans a « honte » de confier son histoire aux humanitaires, malgré les encouragements de sa mère et de ses deux petits frères. Arrivée au Cameroun quatre jours plus tôt, elle passe des nuits blanches « à penser, à pleurer et à maudire cette guerre ».

« Voir la population souffrir ainsi me fend le cœur. Je pense qu’il est vraiment temps qu’on s’asseye autour d’une table pour dire réellement pourquoi on prend les armes et comment ramener la paix », plaide un député de Bouar, réfugié depuis le 20 janvier au Cameroun avec femme et enfants. D’après nos sources, au moins deux parlementaires, plus de 150 forces de défense et de sécurité centrafricaines, près de 200 miniers chinois opérants en Centrafrique et des fonctionnaires sont réfugiés au Cameroun. « Si rien n’est fait aujourd’hui, le cycle de violence ne faiblira plus jamais. Il faut franchement dialoguer », insiste le député.

Josiane Kouagheu(Garoua-Boulaï, Cameroun, envoyée spéciale) - Le Monde

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