Violences aux femmes : Trifonia Melibea Obono témoigne avec La Bâtarde

 CRITIQUE. Par Okomo, le personnage principal de son roman, jeune fille fang, bâtarde et lesbienne, l'autrice dévoile une réalité de la condition féminine en Guinée équatoriale.

La vie littéraire est heureusement faite de découvertes ! En voici une venue de Guinée équatoriale, un très court roman ou longue nouvelle, que publient les bien nommées éditions Passage(s). On est d'abord attiré par son titre La Bâtarde, rappelant celui du célèbre roman de Violette Leduc, qui rata de peu le Goncourt en 1964, à sa sortie chez Gallimard. Un des membres avait argué qu'on « ne peut pas mettre ce livre sulfureux sur la cheminée d'une famille ». Violette Leduc répondit plus tard : « Je n'écris pas pour les cheminées, ni au fond pour les familles qui ont de belles cheminées. »

Du temps a passé, mais le roman de Trifonia Melibea Obono, le deuxième de cette journaliste, politologue, enseignante et chercheuse née en 1982 en Guinée équatoriale, doit bousculer bien des façons de penser si l'on en juge par le contraste entre la soif de liberté de son héroïne et l'étau pour les femmes que représente la société fang dans laquelle elle la fait évoluer. Et si la qualité littéraire n'est en rien comparable avec l'immense styliste qu'admirait Beauvoir, ce livre partage au moins deux thèmes avec celui de son aînée, la bâtardise, certes, mais aussi l'homosexualité. Okomo (qui signifie « orpheline de mère ») est élevée par ses grands-parents, n'a pas connu sa mère, morte en la mettant au monde, et ne connaît pas davantage son père.

À la recherche du père

Tout l'enjeu de départ est justement la quête de l'adolescente qui réclame au moins de savoir le nom de son père. Mais il y a là un tabou. Son géniteur est dénigré. On lui interdit même d'aller chercher plus loin. Seul son oncle Marcelo pourrait peut-être l'aider dans sa quête. Mais ce dernier est totalement ostracisé par la famille. On le dit en effet « fam e mina », parce qu'il ne veut « pas fréquenter de femmes ni se reproduire ». Il serait revenu « perverti » de chez les Mitangan, le nom donné aux colons espagnols et plus généralement aux Blancs.

Le regard d'Okomo est petit à petit dessillé, comme au rythme de ses pas ; de ses allées et venues du village à la forêt. Elle qui ne prend aucun plaisir à s'apprêter, se maquiller, se vêtir, alors qu'elle a 16 ans et un avenir de femme au service du patriarcat tout tracé, va découvrir d'autres plaisirs aux côtés des amies de Marcelo. « La femme fang naît pour se reproduire », dit un proverbe fang, mais Okomo va apprendre d'elle-même qu'il y a d'autres futurs.

Roman de formation

Dans une tonalité interrogative et sans fioritures, ce roman de formation laisse entendre cette jeune voix qui cherche et se cherche, et qui, par son goût de la liberté, hérité sans doute de sa mère défunte, va se défaire des oukases. La puissance subversive, sans en avoir l'air, de cette bâtarde africaine impressionne. Et à côté de cette trajectoire, comme si elle en était le symbole, la forêt équatoriale apparaît comme le lieu du mystère, et de la liberté. Tout au contraire de ces cases où l'on étouffe sous la tradition, l'hégémonie incontestable du grand-père, et où la grand-mère lutte avec sa co-épouse, rivale de 28 ans sa cadette. Ce paysage d'enfermement fait songer alors qu'on parle d'une journée contre la violence faite aux femmes, au roman Les Impatientes, de Djaïli Amadouy Amal et à toutes ces femmes qui, par l'écriture, abattent des murs.

* « La Bâtarde » de Trifonia Melibea Obono, traduit de l'espaggnol Anne-Laure Bonvalot, éd. Passage(s) 110 pages, 14 €

Par Valérie Marin La Meslée - lepoint.fr

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