Livres. "L'Ange rouge" : le premier volume puissant et cinglant d'une série policière de François Médéline

 LA VIE EN NOIR - "Ecrire, c'est un job de salopard et de profanateur." François Médéline a le sens de la punchline. On aime ou pas, d'ailleurs, ça se discute, mais la prose du bonhomme et son univers confirment l'espoir placé envers un auteur au style résolument "ellroylien", inspiré de James Ellroy. Il ne s'en cache pas. Le Grand Nulle Part de l'écrivain américain représente le modèle de tous les modèles. "Après, on a tous fait du plagiat."

Le premier cadavre : le sexe et les testicules ont été scalpés. La face a été lacérée, la chair est à vif. Deux billes de verre azur ont été comme enfoncées au marteau dans le fond des orbites. Un crucifié posé sur un radeau qui glisse sur la Saône. Et un dessin d'orchidée. L'émasculation a été pratiquée post mortem. Le commandant de police, Alain Dubak, a eu une mauvaise idée ce midi. Il a mangé des raviolis qui lui remontent jusqu'aux amygdales. Le ton est donné. Distancié et cynique. François Médéline et son Ange rouge, premier volume d'une série policière à venir, ne fait pas dans la dentelle.

Exploser les stéréotypes

Son dernier roman est un pavé musclé de plus de cinq-cents pages avec une frappe verbale aussi puissante que cinglante. Du polar nerveux, viril où les Dragibus et autres CarenSac ne sont plus forcément des bonbons à donner aux petits enfants sages. Le commandant Dubak l'appelle son "groupe criminel". Il va du numéro 1 au numéro 7. Il y a Mamy (2), son adjointe, Véronique (3) la procédurière, Laurent (4), l'adjoint de la procédurière, Joseph (5) ancien numéro 6, le renard, Abdel (6) larbin en chef et Thierry (7) larbin en second. N'allez surtout pas lui dire qu'il n'est pas franchement "politically correct" en présentant les gens de cette façon. "Non! Je suis réaliste, un genre de styliste rigoriste ", dit-il.

On le croit sur parole. Exemple : "Abdel est franco-algérien. Il vient de Bron près de Lyon et aurait dû faire dealer comme deux de ses frères. Il a voulu prouver à son père soudeur qu'il pouvait y arriver... Bac, fac de droit et concours d'officier de police. Son père est fier, sa mère trouve que ça crée trop de problèmes qu'il soit flic... Il est resté fidèle à son quartier. Sa femme est voilée, il va à la mosquée. Mais ça ne suffit pas. Abdel est un vendu qui travaille contre ses frères de peau..." Exploser les stéréotypes, on sent qu'il aime bien François Médéline. "Ce que je déteste c'est lorsqu'on part du principe que les dominés sont tous gentils et que les dominants sont d'affreux méchants. En général, dans les romans policiers, les flics sont des types forts qui picolent ou se dopent et les femmes de petites choses. Dubak est loin d'être costaud, alors que les trois femmes le sont."

Des personnages féminins forts

Justement ces dames? Mamy est un poème à elle toute seule. Sa vie s'est arrêtée lorsque l'amour de sa vie a disparu. Depuis, elle bosse et gère sa colère en se gavant de sucreries. Véronique est une maman en souffrance. "Je me suis en partie inspiré d'une amie. Je vous l'ai dit, écrivain, c'est voler la vie des autres." Une psy, Monique Chabert, "un personnage exogène", avec une lucidité sur elle-même déroutante. "Je suis une petite binoclarde et merdique." Dubak la voit différemment. "Elle avait été belle, une beauté racée, tannée par le soleil et le tabac." Le romancier souligne qu'il a dédicacé ce livre à sa mère. "Je n'avais pas l'habitude de mettre des personnages féminins dans mes précédents romans, explique-t-il, mais je n'ai pas voulu qu'elles correspondent à des stéréotypes éculés."

Que sait-on de ce Dubak? Il a une petite quarantaine, il vient des Stups où tout le monde sort de là défoncé, et désormais il est clean. Ou presque. "Il est le narrateur. Le roman à la première personne, c'était la seule contrainte artistique que je me sois imposé, souligne le romancier. Tous les éléments de l'intrigue passent par son regard crépusculaire et oui, c'est vrai, il a un rapport particulier aux femmes. " Il aime Alexandra qui ne l'aime plus. Il l'attend. Le tueur lui n'attend pas, il continue son petit numéro de claquettes et aligne les cadavres. "La pureté de la fleur représente le sexe de la femme. Le corps a été émasculé. Le tueur a une aversion pour la masculinité, la figure paternelle", décrypte Monique Chabert. Problème d'identité sexuelle? "C'est terrorisant d'être cohérent, souligne encore l'auteur. Y compris sur le plan sexuel. Cette théorie du genre, la façon dont elle est utilisée frise le totalitarisme."

Un chaudron de forces vives

Le tueur est aussi un artiste. La technique de son dessin associée à une solide connaissance de la religion catholique tend à prouver que le criminel n'est pas un serial killer pouilleux et raté mais appartient à la catégorie CSP+. Dubak est un cérébral, il aime ses échanges avec la psy. Son "groupe criminel" est un chaudron de forces vives à tendance manière forte. L'obéissance aux ordres est élastique. Les deux femmes ne sont pas les moins torturées ou les moins violentes. Surtout Mamy est ses petits bonbons. Ne pas s'y fier. Tout ce petit monde avance, recule, tâtonne, se trompe, se blesse.

La prose de celui qui fut pendant un temps la plume politique de certains, est heurtée, phrases courtes, présent, passé-composé. Est-il plus difficile d'écrire un roman qu'un discours politique? "Il est plus plaisant de s'atteler à une fiction, même si c'est plus douloureux. C'est aussi un bon exercice parce que l'on se met à dans la peau de personnages, le seul souci, c'est de ne pas se planquer derrière eux." La preuve. Si par le plus grand des hasards, vous avez ressenti un poil de misogynie chez l'écrivain, il vous rassure tout de suite. "J'été élevé par ma mère. Je fais la lessive, je mets l'essorage sur 800 tours minute."

L'Ange rouge de François Médéline, Editions La Manufacture de Livres, 520 pages, 20,90 Euros.  

Par Karen Lajon - lejdd Culture

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