Livres. "Les Lumières de l'Aube" : le cold case de Jax Miller

 LA VIE EN NOIR - Jax Miller est sans aucun doute rock and roll mais n'oublie pas pour autant d'être prudente. Répondre aux questions sur son livre, oui, sur la politique, non. Dommage, on aurait bien voulu connaître son point de vue de New-Yorkaise à quelques jours de la présidentielle américaine, le 3 novembre. Son dernier livre, Les Lumières de l'Aube, sidérante plongée dans les fins fonds de l'Oklahoma, donne néanmoins une petite idée de ce qui fait battre son cœur.

Quatre ans. Quatre années de sa vie à suivre ce fait-divers atroce, véritable cold case vieux de 20 ans où se mêlent meurtres, disparitions, corruption locale et trafic de stupéfiants. "J'avais à peu près le même âge que les deux adolescentes disparues, Lauria et Ashley, explique la romancière jointe par mail. C'était en 1999. Il y a eu comme une connexion entre elles et moi. Elles sont restées dans un coin de ma tête, un peu comme si j'étais hantée par leur destinée et quand j'ai décidé 15 ans après les faits de voir où en était cette histoire, j'ai réalisé avec surprise que non seulement les filles n'avaient toujours pas été retrouvées, mais que cela faisait même la Une de quelques journaux locaux du très républicain état de l'Oklahoma. Parce que cette semaine-là, ils venaient juste de retrouver les restes de filles dans le puits d'un meurtrier que j'irai interviewer plus tard dans sa prison. Je me suis dit : voilà ce que je dois écrire." Résultat : du pur true-crime dans la lignée d'Ann Rule, la papesse du genre, décédée en 2015.

Deux cadavres, deux disparues

"La prairie a ses méthodes." En décembre 1999, des vents cinglants frappent les grandes plaines de la Bible Belt. Nous sommes chez la famille Freeman. La mère, Kathy, la fille Ashley, et Danny le père. Shane, le frère n'est présent qu'en photo. Il est mort l'année précédente. Le mobile home est là, planté au milieu de nulle part, à Welch, dans le comté de Craig. Un bled perdu, à l'ouest de l'état. Welch, 113 hectares, 597 habitants en 2020. Jax Miller l'écrit : "Un père, une mère, un fils et une fille aspirant à une vie plus simple."

Ce matin-là, "la prairie s'est tue." Un incendie, un cadavre et deux jeunes filles disparues, Ashley Freeman et Lauria Bible. Les pompiers volontaires interviennent avec la police locale. Ils ne trouvent qu'un cadavre et ne peuvent même pas déterminer de qui il s'agit. La nouvelle se répand comme le lait sur le feu. Lorene Joyce Bible déboule. Peu importe les cordons, les flics, peu importe tout. Elle franchit tous les obstacles, pénètre le champ de ruines et découvre un autre cadavre, deux balles dans la tête. Première bourde d'une longue liste de bourdes dans un double meurtre et deux disparitions.

La mère et la romancière

Fin 2015. Cela fait dix ans que l'auteur Jax Miller est installée en Irlande. Début 2016. Elle prend son téléphone et appelle Lorene Bible. "Pour être franche je ne sais pas du tout ce que je fais." C'est la première fois que la romancière s'aventure sur les terres du true crime. Lorene lui répond : "Moi non plus, mais cela ne m'empêche pas de le faire." Ainsi débute leur histoire, leur amitié. L'une va aider l'autre à résoudre cette tragique énigme. "Je suis arrivée là-bas en pensant trouver une veuve éplorée, habillée tout en noir et en fait elle était, et est encore, tout en contrôle, digne, en total contrôle de ses émotions mais avec une détermination comme je n'ai jamais vu chez quelqu’un d’autre."

Commence alors une quête/enquête faîte de détours et de retours, d'espoir et de désespoir. L'auteur s'immerge dans cette contrée américaine délaissée par les pouvoirs publics et politiques. Elle s'en imprègne. Le récit est double. Il est celui des familles Freeman et Bible mais aussi le sien. Jax Miller a ses propres démons, la seringue est loin mais l'envie refait surface parfois. "Le goût du vent de la prairie me ramène aux sensations apportées par la drogue, allumant dans ma poitrine un début d'angoisse… C'est un monstre héréditaire qui a emporté les femmes de ma famille, y compris ma mère qui est morte pendant l'enquête." Une échappatoire, une fixation. Une réparation. Quatre ans à entendre les collines de Welch lui chuchoter que "la prairie a ses méthodes". Jax traverse les saisons, vit au rythme d'une ruralité jusqu'ici ignorée. Jusqu'à la nausée. "Un jour, poursuit-elle, j'en ai eu assez, j'ai eu envie de tout laisser tomber mais je me suis retenue, j'ai pensé que moi j'avais le privilège de partir comme bon me semblait mais que, eux, les survivants, les parents, n'avaient pas ce luxe. Cela m'a frappée et j'ai décidé une bonne fois pour toute que je ne lâcherai pas, que je ne les lâcherai pas. Je me bats encore à leurs côtés, et je le ferai autant de temps qu'il le faudra même si cela doit prendre des années. Jusqu'à temps que l'on retrouve les jeunes filles."

Au cœur de l'Amérique des opioïdes

Elle creuse. Les premières théories font surface. La corruption et la drogue. Les Bible penchent pour la seconde. Elle-même oscille, vacille. Un jour, c'est l'un, un jour, c'est l'autre. On invoque les cartels mexicains. Lorene qui est devenue une spécialiste balaie de la main, "pas leur style". On raconte à l'auteur que les rapports ont été perdus, puis qu'ils ne sont pas publics, on la balade, on lui ment, on se confie, on ne lui parle pas. Elle retrouve des anciens flics qui ont travaillé sur l'affaire, elle se force à envisager toutes les pistes annexes, celles qui ne sont pas reliés au trafic de drogue, à la méthamphétamine qui ronge les corps et les cœurs.

Le degré de corruption est vertigineux. Le comté de Craig où les sheriffs sont élus pour quatre ans comme partout aux USA, est éclaboussé par les scandales. La famille Freeman en était convaincue : leur fils Shane décédé un avant leur propre mort, en avait été la victime. "L'économie locale n'a rien arrangé, ajoute l'auteur, elle s'est effondrée, l'industrie minière avant elle a fait beaucoup de dégâts. Les gens ont aussi commencé à être terriblement malades parce que l'eau, le sol, étaient empoisonnés lentement mais sûrement. Beaucoup sont morts, des femmes ont fait des fausse couches en nombre et puis il y a eu une vague de chômage, de pauvreté et enfin d'addiction." L'acteur Brad Pitt est né dans cet état. Mais ce n'est pas ce que l'auteur retient. Non, ce qu'elle décrit n'a rien de beau. On est au cœur de l'Amérique des opioïdes. Des milliers de petits cachets ont déferlé dans les patelins de ces campagnes. On est dans la sous-culture des labos de meth à la cambrousse. On est chez les défoncés, les types sales et méchants. On est dans une Amérique exsangue.

Jax Miller s'enthousiasme, reçoit des menaces, s'obstine. Se trompe. Fausse piste. "Il y a tant de cachettes possibles, tant de choses cachées, tant d'endroits où enterrer un cadavre." Lauria et Ashley pourraient être n'importe où et nulle part à la fois. Lorene Bible encaisse bien mieux, "on apprend à ne pas espérer", souffle-t-elle à Jax. Vingt ans qu'elle attend de retrouver le corps de sa fille. L'histoire n'est pas finie mais Jax Miller est optimiste. "Nous sommes plus près que jamais de la vérité. Il faut juste continuer à enquêter et à en parler. " Ne pas oublier Ashley et Lauria. Lorene Bible a ouvert un compte Facebook. "Find Lauria Bible-BBI". Tout y est. Les photos des deux jeunes filles, la blonde, la brune, elles sourient au photographe. Pom-pom girls, soirée pyjama, des gens qui creusent le sol à la recherche d'indices. Des commentaires d'une infinie tristesse. "Aujourd'hui est encore un jour sans. Mais nous savons désormais que ce n'est pas là que nos filles ont été enterrées. Alors on continue."

Les Lumières de l'Aube de Jax Miller. Traduit par Claire-Marie Clévy, Editions Plon, 378 pages, 22 Euros, numérique, 15 euros.

Freedom1Culture / lejdd.fr

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