Cinéma - « Papicha » : censuré à Alger, reçu aux Oscars, couronné aux César

RÉCOMPENSE. « Papicha » de Mounia Meddour a représenté l'Algérie aux Oscars et obtenu le César 2020 du premier film. Il a pourtant été censuré en Algérie même.
Le film salué par la critique, sorti en France le 9 octobre, raconte l'histoire de la jeune Nedjma qui tente, dans l'Algérie des années 1990 qui connaît le diktat des islamistes, d'organiser un défilé de mode.

Annulation

Les autorités algériennes ont, sans aucune explication, annulé l'avant-première du film prévue pour le 21 septembre à Alger. « Pour des raisons en interne, l'avant-première et la sortie nationale ont été annulées », a déclaré Redha Talmat, directeur du Centre algérien pour le développement du cinéma. « J'ai appris la nouvelle par la rumeur. Personne n'a pu me donner d'explication. J'ai demandé à rencontrer le secrétaire général du ministère de la Culture, il ne m'a pas reçu. J'ai envoyé un courrier au ministre de la Communication [qui assure l'intérim du ministère de la Culture, NDLR] pour attirer son attention sur la situation, car cela risque d'avoir des retombées négatives sur le plan médiatique. Je n'ai pas reçu de réponse pour le moment. Dois-je considérer cela comme de la censure ? Or, ce film a déjà reçu son visa d'exploitation en Algérie. Je ne comprends pas donc. Il y a comme une interdiction que personne ne veut assumer », a réagi le cinéaste et coproducteur de Papicha, Belkacem Hadjadj. Dans une lettre ouverte publiée mercredi par la presse, Hadjadj a qualifié l'interdiction de sortie du film dans son pays de « mesure arbitraire » qui porte « préjudice à l'image internationale de l'Algérie ». Le souci, au-delà du caractère arbitraire de cette censure, est que la non-projection du film en Algérie avant le 30 septembre pouvait lui barrer la route vers les Oscars où il concourt dans la catégorie « meilleur film international ». Heureusement, « le Comité des Oscars a décidé de maintenir Papicha dans la liste des Oscars, malgré la non-projection du film en Algérie. Nous avons expliqué aux organisateurs la situation en précisant que le long-métrage est interdit de projection sans explication de la part des autorités concernées », a expliqué Belkacem Hadjadj, le producteur algérien du film le 9 octobre dernier.

Une censure qui ne dit pas son nom

« Je trouve ridicule d'interdire un film qui, finalement, a été vu par tout le monde. Ridicule, et absurde quand on sait que le film est coproduit par l'État. Construire, puis détruire… c'est un non-sens. C'est d'une violence extrême ! » a déclaré le réalisateur algérien Yanis Koussim au Point Afrique. Allant dans le même sens, la réalisatrice Sofia Djama, saluée pour son long-métrage Les Bienheureux, s'étonne de cette interdiction qui ne dit pas son nom. « Papicha a été soutenu par le Fdatic, une institution qui dépend du ministère de la Culture et qui fonctionne avec de l'argent public. »« Ce film existe et possède un visa d'exploitation, sa diffusion ne peut pas être interdite. Si le ministre a des raisons de ne pas le montrer aux Algériens, il doit nous dire pourquoi. Ce ministre vit dans une époque révolue, il peut interdire tous les films qu'il voudra, cela n'empêchera pas nos concitoyens de les voir », poursuit-elle. Pour la comédienne Adila Bendimerad, très engagée dans le mouvement populaire que connaît l'Algérie depuis le 22 février, « la censure de Papicha est arbitraire, ridicule, contradictoire, incohérente, violente à l'image de ce que les (ir)responsables corrompus et à-plat-ventristes ont toujours fait subir au pays, et depuis des années au cinéma émergent. Ils sont une coquille vide de sens. Il faut qu'ils partent. Les papichettes, elles sont pleines de sens, de vie, d'énergie et d'intelligence. »

L'Algérie dans la course à l'Oscar du meilleur film étranger

L'origine de cette censure, selon certaines indiscrétions, est à rechercher lors de la présentation de Papicha au Festival de Cannes en mai dernier dans la sélection « Un certain regard » : la réalisatrice et les actrices ont clairement appuyé le mouvement populaire contre le régime, arborant le slogan « Yetnahaw gaa » (il faut tous les enlever ». Les autorités ont dû mal apprécier cette sortie très médiatisée à l'époque. « C'est très grave, cela veut dire que l'autoritarisme peut frapper n'importe qui n'importe où. Il faut que les autorités comprennent que nous sommes libres de dire ce que nous voulons ici ou ailleurs », s'indigne un cinéaste algérien sous le couvert de l'anonymat. Cette énième censure inquiète les professionnels du cinéma qui tentent de travailler dans un environnement souvent hostile. « Le nombre d'autorisations pour tourner une publicité dans un espace public est juste hallucinant, confie un réalisateur algérois. On s'étonne après qu'on aille tourner chez les voisins, en Tunisie ou au Maroc. » « Les auteurs ont besoin de savoir quelles sont les limites de leur imaginaire dès lors que leurs créations subissent in fine la censure », s'insurge le réalisateur Karim Bengana sur sa page Facebook. « À quoi bon produire, demander des autorisations, les obtenir (tout cela prend du temps et la volonté s'épuise dès lors que le couperet d'une décision arbitraire peut tomber à tout moment) si, au final, la diffusion d'une œuvre risque à tout moment d'être ruinée par un coup de téléphone ? » poursuit-il. « En tant que réalisatrice, s'il y a des interdictions de tournage ou de financement, le ministre de la Culture doit bien prendre conscience que notre métier n'est rythmé que par des contraintes, et à cela nous trouvons toujours des solutions », insiste Sofia Djama, en concluant : « Plus on nous pousse dans nos retranchements, plus notre détermination grandit, nous continuerons à faire des films. Ce ministre, je n'ai pas retenu son nom, l'Histoire ne retient que le nécessaire. »
Par Adlène Meddi, à Alger - lepoint.fr
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