#Cinéma. « Zombi Child » : les élèves d’un pensionnat et la tentation du vaudou.. #Vidéo

Bertrand Bonello a écrit un film étonnant entre deux époques, le Haïti des années 1960, représenté par la mémoire d’un homme devenu zombi, et la France d’aujourd’hui, à travers les élèves d’une école d’élite près de Paris.

Film français de Bertrand Bonello. Avec Louise Labeque, Wislanda Louimat, Adilé David, Ninon François, Mathilde Riu (1 h 43). www.advitamdistribution.com/films/zombi-child
L’Histoire n’est pas seulement constituée d’une succession monolithique d’événements, mais creusée souterrainement par une nébuleuse de faits étranges et de gestes inconscients, de béances insondables et de rumeurs incertaines, qui forment comme l’obscur soubassement des destinées humaines. C’est l’hypothèse de son travail inconscient qu’explore Bertrand Bonello dans l’étonnant Zombi Child, qui marque le retour du cinéaste à une forme modeste (économie de moyens, rapidité du tournage, pas de stars) après Saint Laurent (2014) et Nocturama (2016). Hypothèse formulée dès les premières scènes par l’historien Patrick Boucheron, qui apparaît devant une assemblée de jeunes élèves, citant Le Peuple de Jules Michelet (1846) et professant une histoire « discontinue, hoquetante ».
Cette discontinuité est précisément celle qui préside à un récit à cheval sur deux époques. En 1962, à Haïti, un homme ordinaire nommé Clairvius Narcisse (Bijou Mackenson) fut intoxiqué par une poudre glissée dans sa chaussure et transformé en zombi, pauvre créature humaine privée de volonté et exploitée sans merci dans les plantations de canne à sucre. Ayant ingéré par hasard un morceau de viande – prohibée par les maîtres pour sa vertu d’antipoison –, Clairvius s’enfuit, l’esprit toujours embrumé, pour se cacher dans les hauteurs montagneuses de l’île, redescendant certains soirs en ville pour observer sa femme à distance.
En parallèle, on suit en France et de nos jours le parcours de Fanny (Louise Labeque), lycéenne pensionnaire de la maison d’éducation de la Légion d’honneur, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), qui se languit d’amour pour un garçon éloigné. Fanny propose d’intégrer à sa sororité littéraire une camarade de classe d’origine haïtienne, Melissa (Wislanda Louimat), dont la solitude et l’étrange réserve semblent recouvrir un inquiétant secret, ayant partie liée avec la pratique du vaudou.
Souvenir persistant de l’esclavage
En entremêlant ainsi deux réalités distantes dans l’espace et dans le temps, le film ouvre entre elles une chambre d’échos réels ou imaginaires. A travers le cas connu de Clairvius Narcisse, documenté par l’anthropologue canadien Wade Davis (The Serpent and The Rainbow, Simon & Schuster, non traduit, 1985), c’est évidemment l’effarante réalité de l’esclavage qui est mise au jour. Ainsi le zombi de Bonello n’a-t-il rien d’une figure folklorique, ni même fantastique. Elle se dresse au contraire comme le souvenir persistant d’un préjudice réel, une dépossession achevée des individus dont le processus est retranscrit avec un évident souci de réalisme.
Cette mémoire historique sourd de bien des façons, des générations plus tard, au sein du pensionnat francilien de jeunes filles. A commencer par la présence de Melissa – dont les parents ont combattu la dictature de Duvalier – dans cet établissement fondé par un Napoléon Ier revenu sur cet acquis de la Révolution que fut l’abolition de l’esclavage – ce que rappelle Boucheron dans son cours : le XIXe siècle a « achevé » la Révolution. Mais aussi dans un devenir zombi qui caractérise, au sein d’un tel établissement, la formation des élites françaises : l’uniformisation, le strict code de conduite, l’exigence de réussite imposée aux pensionnaires les poussent à se ménager, en guise de défoulement, une existence parallèle et nocturne, dans les recoins les plus secrets du lycée.
Au flottement évanescent du récit adolescent succèdent donc les nuits possédées des jeunes filles, où la hantise historique s’immisce parmi leurs désirs transgressifs et leur tentation de fricoter avec le vaudou. De toutes ces circulations dans le temps, l’amour constitue la trame secrète, celle des magnifiques images mentales qui ponctuent le cours du film : Clairvius se souvenant en pleine zombification du visage de sa femme, Fanny rêvant à son amoureux lointain et peut-être imaginaire. Sous les volutes de magie noire, l’amour remonte le cours du temps, réactive le labyrinthe de la mémoire et se porte garant d’une histoire démantelée, dont la seule continuité réside sur le terrain des affects.
Par  Mathieu Macheret - lemonde.fr

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