La #Tunisie révoltée par la mort des 12 « anges »

Une forte colère nationale après le drame survenu à l'hôpital de la Rabta, à Tunis. Douze bébés prématurés y sont morts. Enquête en cours, médecins en colère, gouvernement sur la défensive : analyse d'une crise.
L'homme avait pourtant prévenu. Dans un post en date du 14 juillet 2018, le professeur Mohamed Douaji écrivait que des bébés allaient mourir à l'hôpital La Rabta, car son « service de réanimation postnatale gère 15 000 naissances par an et se compose que de cinq médecins ». Huit mois plus tard, douze prématurés y sont morts et la Tunisie tout entière se demande pourquoi ?

Une tragédie prévisible selon le Pr Douaji

L'enquête ne fait que commencer au service de réanimation postnatale de l'hôpital La Rabta. « Une situation anormale au vu du nombre important de décès en peu de temps », diagnostique le professeur Mohamed Douaji, président de la société tunisienne de pédiatrie et fraîchement bombardé président de la commission d'enquête sur ce sujet qui révulse l'opinion publique. L'homme a commencé sa mission vendredi matin, à l'aube, puis est allé faire de la pédagogie au journal de 20 heures de la Wataniya 1, la chaîne publique, puis le matin sur RTCI, la radio publique. Le Pr Douaji n'est pas un adepte de la langue de bois.

« Les Tunisiens sont assoiffés de vérité »

Depuis plusieurs années, l'homme s'inquiète de la mauvaise situation du système de santé publique. Avec son costume de président de la commission d'enquête, son ton se veut plus neutre. Entouré de médecins, de membres de l'Ordre national du Conseil des médecins (CNOM), du centre de pharmacovigilance et d'autres, il a pour mission de trouver les raisons de ce drame : « Où est le germe, quelles sont les défaillances humaines, être certain à 100 % de la cause des douze décès. » Deux nourrissons seront autopsiés. Les prélèvements effectués livreront leur vérité sous quelques jours.
Une enquête qui se déroule dans un climat houleux sinon bilieux. Les réseaux sociaux – le média numéro un du pays – se sont embrasés dès l'annonce de la nouvelle. Et le Pr Douaji craint que les décideurs politiques « démettent certains médecins uniquement pour faire plaisir au peuple ».

Un drame en trois actes, trois jours

C'est dans la nuit du 6 au 7 mars que quatre prématurés ont trouvé la mort. Les médecins seniors sur place n'ont pu les sauver. Puis quatre autres enfants sont morts le lendemain. Puis quatre autres le surlendemain. Au total, douze décès. La remise des corps aux parents a choqué. Les images diffusées à la télévision de parents recevant le corps de leur enfant dans une simple boîte en carton a déclenché une seconde colère. Un sentiment d'inhumanité a été ressenti par beaucoup. Un drap ou un linceul aurait été plus approprié selon certains. Pour les adultes morts à l'hôpital, la famille fournit le cercueil.

Onze ministres de la Santé en huit ans

La tragédie de La Rabta comporte plusieurs tiroirs. Ils furent plusieurs à alerter les dirigeants qu'un drame de ce type pouvait intervenir faute de moyens, faute de personnel, faute d'une profonde réforme du secteur de la santé. L'été 2018 a été marqué par une pénurie de médicaments liée aux factures impayées de la pharmacie centrale ainsi qu'à la corruption. Il a fallu plusieurs mois pour résoudre ce problème. Le gouvernement a injecté plusieurs centaines de millions de dinars pour honorer les dettes dues aux laboratoires. Le 20 septembre 2017, 387 médecins hospitalo-universitaires, dont 292 professeurs et maîtres de conférences agrégés et 94 chefs de service publiaient une lettre ouverte à destination du chef du gouvernement Youssef Chahed, « un cri d'alarme quant à la situation dramatique à laquelle est arrivée la santé publique ». Les mandarins signalaient « les insuffisances flagrantes des ressources matérielles et humaines, ainsi que les défaillances de gestion et de gouvernance », motifs qui « sont à l'origine d'une dégradation vertigineuse des services de soins et des conditions de travail dans les hôpitaux, notamment universitaires ». Ils en appelaient à « mobiliser des ressources additionnelles pour résoudre les difficultés financières des hôpitaux (comme cela a été possible pour les secteurs du tourisme et des banques) », « l'amélioration des conditions de travail et de la situation matérielle des médecins universitaires, afin d'atténuer l'hémorragie des départs et encourager les jeunes médecins à rejoindre la carrière universitaire ». Le gigantesque chantier de la santé, toujours évoqué jamais accompli, ne cesse de se dégrader depuis plus de dix ans, avant la révolution. Le médecin Ali Chehida note que trois systèmes cohabitent sans aucune passerelle : l'hôpital public, militaire et universitaire. Et il dénonce « l'administration des hôpitaux publics qui cessent de fonctionner à 14 heures ». Selon cet anesthésiste qui a travaillé dans quatre pays (France, Suisse, Tunisie et Italie désormais), « il existe des centaines de failles tant au niveau du personnel, des infrastructures que des machines ». Dans un certain nombre d'hôpitaux publics, des scanners et autres sont à l'arrêt faute de réparations. À la douleur des familles s'ajoute désormais une bronca nationale à laquelle le politique devra répondre.

Tempête politique

À huit mois des élections législatives, les réactions virulentes n'ont guère tardé. Par voie de communiqué, Nidaa Tounes (le parti du président de la République, du président de l'Assemblée et jusqu'à peu celui du président du gouvernement) a demandé la démission du gouvernement et ciblé Youssef Chahed, l'accusant d'être plus occupé à créer son propre parti politique (« Tahya Tounes » qui mobilise beaucoup d'énergies) que de diriger le pays. L'Assemblée devrait se saisir du dossier. Le ministre de la Santé, fraîchement nommé, a démissionné de ses fonctions dès samedi soir. Les douze cadavres des prématurés de La Rabta attendent des explications. L'éducation et la médecine ont été les deux piliers de la Tunisie indépendante. Le premier secteur se remet d'une longue et coûteuse grève. Le second est désormais sous les feux des caméras.
PAR BENOÎT DELMAS/lepoint.fr

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