Algérie - Présidentielle 2019 : Qu'ils nous laissent tranquille

REPORTAGE. Alors que les partisans du président Abdelaziz Bouteflika souhaitent un cinquième mandat et que l'opposition semble plus divisée que jamais, la rue algérienne, elle, semble regarder ailleurs.
En Algérie, l'élection présidentielle est bien programmée pour avril 2019. Si, du côté des hommes politiques, le scénario est immuable, qu'en est-il du côté de la rue algérienne ? « Je sais que l'élection présidentielle devrait avoir lieu l'année prochaine. Mais quand exactement ? Je ne saurais vous dire. Je ne sais même pas s'il y a déjà des candidats. Franchement, je n'ai aucune idée et je ne cherche pas à en avoir », sourit Lamia. La jeune femme de moins de trente ans travaille dans un bureau de traduction. Elle vient tout juste de s'attabler avec son mari à la terrasse d'un café de la Grande-Poste, au centre-ville d'Alger. « On voudrait juste qu'ils nous laissent tranquilles », renchérit Salim. Pour lui, la politique demeure synonyme de problèmes et parfois de violences en Algérie.

Entre abstention et continuité

Patron d'une petite entreprise créée depuis deux ans, l'homme a grandi à Bachdjerrah dans les années 1990. Les images des têtes coupées et les fréquents accrochages restent gravés dans sa mémoire. C'est pour cela qu'il dit sans aucun complexe ce qu'il pense être le mieux pour le pays. « Vous allez trouver, peut-être, cela étrange, mais je voudrais bien que Bouteflika reste encore », dit-il. Son état de santé et ses rares apparitions ne lui posent pas de problèmes. « Il y a tout de même un minimum de stabilité. Et c'est le plus important pour moi et pour ma famille », répond-il. « Et puis personne n'arrive à imaginer l'après-Bouteflika. Vingt ans, ce n'est pas rien. Les gens ont peur du changement. Ils ont peur de ce qui pourrait se passer par la suite », explique Lamia. La jeune femme ne croit pas vraiment au cinquième mandat. « Mais je pense qu'il y aura une certaine continuité », poursuit Lamia. Ni elle ni son mari n'ont déjà voté. Ils ne prévoient pas de le faire en 2019. Ils font partie de cette majorité silencieuse qui fait péniblement entendre sa voix à travers l'abstention, dont le taux s'était élevé à 49,30 % à la dernière élection présidentielle de 2014.

Un non-événement

Dans une supérette située à l'autre bout de la commune d'Alger-centre, le caissier Sadek revoit encore avec son ami les vidéos de certains responsables locaux tentant de justifier les inondations survenues, le 1er octobre dernier, après quelques minutes de pluie et transformant certains quartiers de la capitale en piscine. « Je suis né et j'ai grandi à Leveilley (Hussein Dey). Le problème des inondations se pose depuis plusieurs années. Pourquoi cela n'a jamais été réglé ? Pourquoi doit-on subir cela à chaque fois ? », se demande Sadek. Pour lui aussi, la présidentielle constitue un non-événement. Âgé de 50 ans, il n'a jamais voté de sa vie. Et ce n'est pas en 2019 qu'il compte commencer. « On nous dit, depuis toujours, que le vote est un droit. Je commencerai à en user quand un responsable local daignera me recevoir. Pour le moment, cela ne me concerne pas. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent », lance-t-il. Sadek a d'autres préoccupations que l'élection présidentielle ou le cinquième mandat.
Samir, un voisin, vient de rentrer dans le magasin. Cet ingénieur de 36 ans est heureux. Il fait partie des 70 000 souscripteurs du programme de logement AADL2 qui peuvent désormais choisir leur site. Il pourra enfin planifier son mariage. Du moins, il l'espère. L'homme a une carte d'électeur. Un document qui peut lui faciliter certaines démarches administratives. Il ne s'intéresse cependant pas à l'actualité politique, dont il ignore tout, jusqu'au débat autour de la démission du président de l'Assemblée populaire nationale Said Bouhadja exigée par la majorité à laquelle il appartient.
La crise qui paralyse toutes les structures du Parlement fait pourtant la une des journaux depuis près de deux semaines en Algérie. Certains analystes la lient à la prochaine présidentielle. Ils y voient une prochaine dissolution du Parlement. Mais ni ces spéculations ni le démenti apporté samedi 6 octobre par Ahmed Ouyahia ne passionnent suffisamment un jeune comme Samir, très pris par son quotidien. 

Des candidats inconnus essaient d'exister...

« Comment voulez-vous que les gens s'y intéressent quand même les partis politiques ne se sentent pas concernés ? » lâche un militant d'un parti d'opposition. Au cours de ces derniers mois, les partis de la majorité présidentielle, à l'image du FLN ou du RND, appellent régulièrement le président Bouteflika à briguer un cinquième mandat. En face, les partis de l'opposition sont plus divisés que jamais. La candidature de certains cadres politiques à l'élection présidentielle dont le porte-parole du Mouvement démocratique et social (MDS), Fethi Gharès, et celle du fils du président Mohammed Boudiaf assassiné en 1992, Nacer Boudiaf, ne suscite pas le débat.
Aucun d'eux n'a encore organisé de grands meetings. Ils sont aussi peu sollicités par les médias. « Ils tentent seulement d'exister. Personnellement, je ne connais aucun d'eux », indique Mustapha, médecin résident. « En réalité, personne ne s'intéresse à la politique chez nous », résume-t-il. Un jugement qu'un militant comme Fares Kader Affak ne peut pas partager. Ce dernier accuse le pouvoir d'avoir « tétanisé les gens avec le cinquième mandat ». « Pour eux, c'est gagné d'avance alors qu'il (le président Bouteflika) ne s'est même pas encore exprimé. Il n'y a pas de course, ni un véritable débat autour de la présidentielle. La société est comme anesthésiée », estime ce cadre du MDS.

... et les Algériens continuent de lutter à leur façon

Cela ne veut pas dire que les Algériens sont démissionnaires, selon lui, puisqu'ils continuent à lutter à leur manière. Kader rappelle le mouvement de protestation au sud contre le chômage et le manque voire l'absence de développement. Il cite également la lutte des habitants d'In Salah contre l'exploitation du gaz de schiste dans la région. « C'est le premier mouvement écologique dans la région ! », s'exclame le militant. Ce dernier reconnaît, toutefois, la fracture entre la société et son élite qui, elle, peut « se montrer parfois démissionnaire ».

Une élite démissionnaire ? 

« La projection d'un film a été interdite. Les organisateurs décident alors d'annuler toute la manifestation culturelle. En quoi cela pourrait sincèrement déranger le pouvoir ? », s'interroge le militant. Pour lui, l'élite n'a plus envie de se battre « ou profite bien des petits avantages que le pouvoir lui concède » au moment où les « Algériens sont toujours en attente d'une véritable initiative ». « Nous avons aussi une élite qui s'attaque au peuple. Tout le monde a pu voir comment les manifestants du sud étaient insultés et traités de connards à cause des prières de rue », estime-t-il. Rien cependant n'arrive à tempérer l'enthousiasme de Kader. Il ne pense pas que les efforts de son parti pour la prochaine élection présidentielle d'avril 2019 et de son candidat soient vains. « On nous appelle et les gens nous invitent à venir chez eux. Aucun parti ne soutient les mouvements sociaux comme le fait le MDS, dans la limite de ses moyens. Personnellement, je pense qu'il faut encore se battre. Le problème chez nous est qu'on a peur de mener des batailles. Qui pensait que Syriza allait prendre le pouvoir en Grèce ? Pourtant, c'est bien le cas aujourd'hui », conclut-il. 
PAR HADJER GUENANFA, À ALGER/lepoint.fr
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