Reprise : « Notre pain quotidien », pastorale politique de King Vidor. Vidéo

Le film, qui ressort en salles, fut l’un des premiers films produits indépendamment des studios hollywoodiens.
Notre pain quotidien (1934) occupe une place à part dans l’histoire du cinéma américain : celle d’un des premiers films écrits, produits et fabriqués indépendamment des studios hollywoodiens – après The Salvation Hunters (1925), de Joseph von Sternberg. Son instigateur et réalisateur, King Vidor (1894-1982), était pourtant l’un des piliers historiques de la MGM, auteur de chefs-d’œuvre tels que La Foule (1928) ou La Grande Parade (1925). Véritable pionnier, Vidor avait conquis avec les années une certaine liberté qui lui permettait de mener à bien des projets originaux, tel Hallelujah ! (1929), tourné exclusivement avec des acteurs noirs.

Avec Notre pain quotidien, il imagine un film « inspiré des gros titres des journaux » (comme l’indique un carton du générique), qui évoquerait crûment les conséquences du krach boursier de 1929 (le chômage de masse) et envisagerait une sortie de crise par la solidarité et le collectivisme. Le projet est rejeté par tous les studios, y flairant sans doute un ferment de socialisme, et atterrit entre les mains de Charlie Chaplin, qui lui ouvre l’accès au réseau de distribution des Artistes associés. Mais encore faut-il financer le tournage, pour lequel Vidor hypothèque parmi ses biens les plus coûteux, réunit un casting sans véritable star et s’installe dans le décor atypique d’un terrain de golf.

Un village aux allures de phalanstère

Le résultat est une petite merveille qui parvient, en soixante-quinze minutes à peine, à raconter rien moins que la constitution politique d’une communauté et la conquête de son autonomie. John (Tom Keene) et Mary Sims (Karen Morley), un couple de citadins subissant le chômage de plein fouet, s’installent dans une ferme hypothéquée pour fuir la pauvreté et tout recommencer de zéro. Leur inexpérience en matière d’agriculture les conduit à recruter des travailleurs, mais c’est toute une foule hagarde et désœuvrée – les laissés-pour-compte de la crise – qui se presse à leur porte.
Tout ce petit monde forme bientôt un village aux allures de phalanstère, où les compétences, les biens et les outils de production sont mis en commun, afin de cultiver la terre. Balbutiante et fragile, cette collectivité spontanée devra surmonter diverses menaces, comme l’acquisition d’un terrain disputé par les banques, le choix d’un dirigeant, le manque de vivres ou encore les effets dévastateurs de la sécheresse.
A travers ce récit, Vidor tente une véritable expérience, celle d’extraire ses personnages d’un monde ravagé par la crise, pour recomposer une communauté sur de nouvelles bases. S’il semble ainsi se livrer à l’utopie, ce n’est pas tant pour lorgner le modèle collectiviste que pour orchestrer un retour aux sources de l’Amérique, à cette vie agraire et dépouillée qui dut être celle des pionniers, dans une forme de pastorale politique unique en son genre.

Simplicité de moyens

Pour Vidor, le groupe n’est pas une masse, mais l’alliance judicieuse entre des individualités qui mettent leurs compétences en commun. Ainsi, dans ce film très personnel, le cinéaste poursuit bel et bien son obsession de toujours : le portrait d’une individualité capable de s’autodéterminer, de maîtriser son destin, de s’inventer elle-même, hors de toute influence d’un Etat ou d’une quelconque tutelle (thème cher au populisme rural). C’est d’ailleurs de la façon dont cette vision de l’individu rencontre l’idée de communauté que le film tire certaines de ses scènes les plus lyriques : la construction du village, la prière collective à la vue des premières pousses, le creusement d’un canal pour irriguer le champ de maïs…
Mais le plus beau reste sans doute d’avoir filmé cette communauté comme le rêve d’un couple venu pour se reconstruire. L’existence même du village s’en trouve irrémédiablement liée à la bonne santé ou aux accidents de celui-ci.
Quand une fille de la ville ­ (Barbara Pepper) débarque et fait tourner la tête de John, au détriment de Mary (difficile de ne pas penser à L’Aurore [1927], de Murnau), c’est toute la communauté qui en vient à se déliter au même rythme que le couple, comme si elle ne dépendait que du battement de son cœur. Ainsi, avec une grande simplicité de moyens, Vidor orchestre la convergence naturelle, et pourtant si rare, de la politique et du sentiment amoureux.
Par /lemonde.fr
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