Gauguin et les (très) jeunes femmes : après le film, la polémique

La polémique a été lancée par «Jeune Afrique» après la sortie du film dédié à la vie polynésienne du peintre. Le magazine lui reproche d'avoir gommé la grande différence d'âge entre l'artiste, 43 ans, et la vahiné de 13 ans avec laquelle il s'installa. 
Le film est sorti le 20 septembre, mais la polémique a éclaté à retardement, à quelques jours de l'ouverture de la somptueuse exposition Gauguin au Grand Palais,mercredi prochain. Le peintre a-t-il abusé de vahinés trop jeunes sous les tropiques de Tahiti et des Marquises ? Dans le film «Gauguin», actuellement sur les écrans, Vincent Cassel interprète le peintre à 43 ans, quand il découvre la Polynésie pour la première fois. Et fait rapidement vie commune avec une vahiné de 13 ans. L'âge ne fait pas débat, Gauguin le mentionne lui-même dans sa correspondance. Mais dans le film, l'actrice qui joue sa compagne tahitienne a 17 ans.
Le magazine «Jeune Afrique» s'est élevé contre ce choix qui gommerait une réalité plus choquante. Spécialiste de géographie culturelle et de l'imagerie coloniale, auteur de plusieurs livres sur Gauguin, l'universitaire suisse Jean-François Staszak se dit révolté par ce déni de la réalité dans le film : «C'est un immense peintre, mais je trouve scandaleux qu'un film tourné en 2016 gomme délibérément certains aspects sexuels et politiques du séjour de Gauguin à Tahiti, pour être mieux conforme à un mythe romantique.»



La bande annonce du film:

L'artiste a laissé une descendance sous les tropiques

Le spécialiste veut casser ou nuancer cette vision d'un peintre fuyant la civilisation pour un idéal de «bon sauvage» régénéré dans la nature. «A Tahiti comme ailleurs, beaucoup de colons vivaient avec une petite autochtone, la petite épouse. Elles avaient souvent moins de 18 ans. Gauguin ne constitue pas une exception. Selon la loi de l'époque, l'attentat à la pudeur ne concernait que les moins de 13 ans. Toutefois, son comportement aurait choqué à Paris alors qu'il ne suscitait pas de polémique à Tahiti.»

L'artiste a vécu en Polynésie de 1891 à 1893, puis de 1895 à sa mort à 54 ans en 1903. Il souffrait de la syphilis. Aucune de ses trois compagnes polynésiennes «régulières» au fil de cette décennie n'a laissé de témoignage écrit. On sait que le peintre a eu une descendance sous les tropiques. Il existe même une colline Gauguin aux Marquises, où vivent ses arrière-arrière-petits-enfants.

Dans ces îles, l'image qu'il a laissée est souvent très négative. «Les gens sont très remontés contre lui, et son oeuvre est complètement occultée par cette polémique sur ses relations avec les jeunes filles», confirme Vaiana Giraud, qui travaille à la Maison de la culture de Papeete et a consacré une thèse au peintre. Elle a consulté les archives de l'époque : «On oublie le contexte historique. Lors du recensement de la population en 1886, les femmes étaient classées en plus ou moins de 14 ans. Et sur 400 femmes de plus de 14 ans, la moitié étaient déjà mariées ou veuves... Cela ne veut pas dire bien sûr que tous les hommes fréquentaient des femmes aussi jeunes. Mais en Polynésie, la famille est très forte et ne laisse pas faire n'importe quoi. Il n'y a aucune trace d'une action en justice pour des faits de ce genre contre Gauguin.»

Ce dernier a peut-être bien profité du système, y compris colonial, qu'il prétendait combattre. La polémique avait déjà affleuré lors d'une précédente rétrospective en 1989 au Grand Palais. Près de trente ans après, le regard a changé, notamment sur les relations d'hommes mûrs et puissants (ce qu'était Gauguin, malgré sa pauvreté, en tant que Blanc) avec des adolescentes de 13 ou 14 ans. Les peintures, foudroyantes de beauté et de mélancolie, restent. La part d'ombre aussi.

Par Le Parisien

Reactions:

0 comments :

Enregistrer un commentaire

التعليق على هذا المقال