Stratégie du fou? À quoi joue Trump avec la Corée du Nord

Le stratagème imaginé par Kissinger et Nixon vise à faire croire que l'on est prêt à commettre l'irréparable -en l'occurence, employer l'arme atomique- pour faire plier l'ennemi.

Donald Trump serait-il plus futé qu'il n'en a l'air? Sa promesse d'un déluge de "feu et de fureur" sur la Corée du Nord, si elle poursuit ses menaces, a surpris et effrayé, à Washington comme dans le reste du monde. En réaction, le régime de Kim Jong-un, coutumier, lui, des provocations, a déclaré que le président américain avait "perdu la raison" et présenté un plan détaillé pour tirer une salve de missiles vers l'île américaine de Guam.  
Depuis son arrivée à la Maison Blanche, l'impulsivité de Donald Trump a donné lieu à des spéculations sur sa santé mentale, mais aussi sur sa capacité à jouer de cette image.  
La possibilité qu'il ait repris à son compte, à destination de Pyongyang et de Pékin, la "stratégie du fou" inventée par Henry Kissinger a été souvent évoquée. "La Chine -l'un des rares pays en capacité de peser quelque peu sur la Corée du Nord, est inquiète du comportement irrationnel de Trump", expliquait mercredi Valérie Niquet, spécialiste de l'Asie à la Fondation pour la recherche stratégique. Le milliardaire lui-même se targue régulièrement d'être imprévisible, un atout, selon lui, dans l'art de négocier dont il a fait la promotion dans ses ouvrages.  
La "Mad man theory"
Il est notoire que Trump et une partie de son entourage, admirent la "Mad man theory" mise en oeuvre par Henry Kissinger, conseiller à la Sécurité du président Nixon au tournant des années 1970. Il s'agissait de convaincre le Nord-Vietnam que le locataire de la Maison Blanche était prêt à commettre l'irréparable, c'est-à-dire à employer l'arme atomique, s'il n'avait pas d'autre moyen de mettre fin à la guerre. Le message s'adressait aussi, en pleine guerre froide, à l'URSS et à la Chine. Les bombardements sur le Cambodge en 1969 auraient relevé de la même tactique, constituant l'une des preuves de l'obsession anticommuniste de Nixon et de son instabilité. 
"Kissinger s'est ensuite flatté du succès de cette stratégie, Ho Chi Minh ayant fini par se rendre à la table des négociations, souligne Corentin Sellin, agrégé d'histoire et spécialiste des Etats-Unis. L'impact du stratagème est toutefois controversé. D'autres facteurs ont amené le dirigeant à accepter le dialogue, et s'il s'est rendu en France pour signer les Accords de Paris, c'est aussi parce qu'il était convaincu de parvenir à ses fins: un Vietnam du Sud sans présence américaine". 
Une comparaison qui ne tient pas
La comparaison entre Nixon et Trump est hasardeuse, selon la plupart des observateurs. "Nixon voulait convaincre ses adversaires qu'il était irrationnel, mais cohérent quand il s'agissait de calculer les inconvénients de l'utilisation de la force", soulignent deux experts américains dans Foreign Policy. 
"Quel que soient ses torts, Richard Nixon, ancien sénateur ayant passé 8 ans à la vice-présidence, était un homme d'Etat chevronné, féru de politique étrangère", rappelle Corentin Sellin. Le magnat de l'immobilier, novice en politique, lui, ignore tout du b.a.-ba.de la doctrine nucléaire: interrogé pendant la campagne sur le principe de la "frappe en premier" ou de la modernisation de la triade nucléaire, sa réponse a pointé sa totale ignorance.  
"L'attitude de l'administration Trump n'est pas imprévisible, elle est erratique", tranche le journaliste spécialiste de stratégie Fred Kaplan dans Slate, "en raison de son ignorance et aussi parce qu'il a échoué à bâtir une administration capable de compenser cette ignorance". Des centaines de postes n'ont en effet toujours pas été pourvus par la nouvelle administration, dont un tiers de postes majeurs du département d'Etat
Le lancement, à la surprise générale, d'une soixantaine de missiles balistiques sur une base militaire en Syrie, après l'attaque chimique perpétrée par le régime de Bachar el-Assad au printemps est une autre illustration de cette inconsistance, assène le New York Times. Survenue après que l'entourage de Trump a laissé entendre que la Maison Blanche s'accommoderait du maintien d'Assad au pouvoir, elle n'a eu aucun effet concret et aucune suite. Et l'imprévisibilité de Trump n'a pas eu d'effet dissuasif, renchérit Foreign Policy: pour dissuader avec certitude le régime d'Assad de recourir aux armes chimiques, il vaudrait mieux que celui-ci juge Trump prévisible, qu'il soit persuadé que toute nouvelle utilisation d'armes chimiques serait suivie d'une réaction.

 "Good copbad cop "?
Le président américain et son entourage seraient-ils plus convaincants au jeu du "good copbad cop", avec Trump dans le rôle du "méchant flic", et le secrétaire d'Etat Rex Tillerson du "bon". "Je ne pense pas qu'il y ait une quelconque menace imminente", a déclaré Tillerson, mercredi après les propos incendiaires de Trump. Quelques jours plus tôt, il avait assuré que les Etats-Unis ne cherchaient pas l'effondrement du régime de Kim Jong-un. Pour Corentin Sellin, "les dysfonctionnements à la Maison Blanche tiennent plus de la cacophonie que de la répartition des rôles". Le discours sur "le feu et la fureur" était d'ailleurs complètement improvisé, a révélé le New York Times. Les notes que Trump tenait en main concernaient la crise des opioïdes... 
"Trump agit en solo, il tweete et vocifère comme s'il n'avait aucune contrainte, sur la Corée comme dans les autres domaines", poursuit Corentin Sellin. Et ensuite, son administration "rame" pour recoller tant bien que mal les morceaux"... Avant qu'il ne recommence: juste après les mots apaisants de Tillerson, Trump a retweeté un message de Fox and Friends indiquant que les forces armées basées à Guam étaient prêtes à se battre dès "cette nuit".  
Résultat, constate le Washington Post, Trump risque surtout de passer pour un fou auprès de ses propres concitoyens. Un sondage CBS publié mardi montre que 6 Américains sur 10 considèrent avec inquiétude sa capacité à gérer la crise coréenne. Surtout, poursuit le quotidien, pour jouer au jeu du "good copbad cop", il faut que la personne visée "soit convaincue que le bon flic a de l'autorité sur le méchant flic ou, au moins, une certaine influence sur lui". Or, tous les observateurs de la Maison Blanche ont constaté que Trump n'est que très modérément réceptif aux conseils qui lui sont prodigués. 
Par Catherine Gouëset/lexpress.fr
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