Le Narratoème ou quand le poète devient chroniqueur

En bref : Le narratoème est ici témoignage de l’époque où j’ai vécu
Sans être historien, je ne fais que donner mon point de vue!
Narrer les flux et reflux de la Vie
C’est les composer en Mosaïques de l’Ecrit.»

C’est avec cette pointe d’humour que se termine l’Avant-propos du nouveau livrede Hédi Bouraoui, NomadiVivance, qui vient de paraître aux CMC Editions (Toronto).Elle clôt sa  longue définition du Narratoème, cette forme d’écriture poétique originale, adoptée  pour la première fois dans son oeuvreLa Réfugiée (Lotus au pays du Lys) parue en 2012.

Notre compatriote nous a déjà livré ses réflexions sur les diverses formes et fonctions du genre poétique dans son livre Mutante, la poésie, paru l’année dernière (Cf. ‘Le chemin de vie’ , www.leaders.com.tn/article/19068-le-chemin-de-vie)
   
Dans ce nouvel ouvrage,Hédi Bouraouicampe sur ses positions et concernant le Narratoème, il persiste et signe. Pour se justifier, ils’est livré aux confidences dès l’Avant-propos. Ily avoue en effet, à cause des difficultés liées à l’édition, avoir désormais relégué au second plan la forme romanesque pour ne se consacrerqu’aux formes poétiques qu’il a inventées, non seulement le ‘narratoème’ mais également‘le prosème’ et le‘nomadaime’.

A propos du Narratoème, sous-titre de NomadiVivance I, il écrit:

«Si je m’éloigne un peu de la fiction, je tiens cependant à traiter de la réalité en la scrutant bien en face… à l’état brut, pour ainsi dire, sans l’encadrer de toutes les techniques du fictionnel… sans lui imposer une part considérable d’imaginaire.Pas de points de vue des divers personnages, de choix du héros, des vilains, des riches, des pauvres…ni ‘d’intelligencecentrale’ à travers laquelle  ou par les yeux duquel, on voit défiler l’intrigue. Mais écrire en narratoèmes où le poète se fait plus ou moins chroniqueur. Mais pas seulement ! Il rapporte les faits vécus, la réalité ressentie ou observée, l’événement noté ou étudié…»(p.11)

Pour illustration de son développement, Hédi Bouraoui cite le premier texte de NomadiVivance I, intitulé  MA VILLE REINE. En voici le début :

La Tour CN cligne de l’œil aux gratte-ciels imperturbables

Leurs myriades de fenêtres illuminées triomphent…
à toutes les saisons

Parfois, son chalumeau troue le ciel pendant que
            Se morfondent
Enjeux et gestations dans l’imposant Skydome... en panique

Leur complicitéultra-son et postmoderne m’accueille… Moi

L’immigré récent qui a vécu dans cette ville près
           D’un demi-siècle

Toronto, Mega-polis la plus croissante d’Amérique…
Ne marche pas

Elle court pour rattraper le temps perdu…
           Des labyrinthes des langues

Je me retrouve essoufflé et ébloui par l’arc-en-cieldes visages

Je me sens bien dans ma peau des milles et une couleurs…

Echo direct et rayonnant de mon Ifrikia natale…
           Carthage cosmopolite. (p.19)
Une œuvre poétique se tisse forcément de l’expérience vécue. Comme « dans toute littérature, il s’est toujours posé le rapport entre Art et Réalité » (p.11) notre poète reste donc fidèle aux convictions déjà exprimées dans son précédent ouvrage, Mutante, la poésie où il affirmait:
«Si la poésie n’engage pas le lecteur à se positionner par rapport aux problèmes brûlants de son temps, elle ne vaut pas la peine d’être consultée.» (p.84)

Cette assertion n’est pas un vain mot. Pour Hédi Bouraoui, la poésie, quelque soit sa forme, doit rester fonctionnelle. D’ailleurs, sa perception de ce rapport existant entre Art et Réalité n’est pas limitée à la seule forme poétique. Que Hédi Bouraoui le poète, préfère l’art, il n’y a pas de doute. Mais tout poète est un esthète qui s’ignore. La préséance de l’art se retrouvedans tous ses écrits, même dans ses romans, ne serait-ce qu’à travers cette subtile esthétisation qu’il apporte souvent à ces « problèmes brûlants de son temps, »ces sujets qui sensibilisent aujourd’hui notre société comme, par exemple, la violence. Dans un monde qui a fait de la violence son point de repère, son signe concret, notre poète n’est pas resté insensible. Et quoi de mieux, alors,  que de se montrer actuel, donc utile,  que de faire appel, avec le Narratoème,  à l'actualité, à la vie elle-même, à l'exemple quotidien ?

« Ce mot-concept que je lance ici, NomadiVivance contient en lui l’essence primordiale de la nomaditude, et cette fois-ci, elle parle puisqu’elle dit la Vivance ; Cette habilité à vivre dans ce que j’ai appelé la Nomadanse. Autrement dit, la danse artistique, esthétique de vivre le pluriel cadencé de l’Être et de l’Avoir, des éléments de la Terre et du Ciel, de toutes les contingences dans l’univers de l’actuel ». (p.13)

Donc, pas de contrainte. Notre homme est libre comme l’air, jonglant avec les mots, cinglants, incisifs. NomadiVivancebaigne dans l’actuel. Ainsi en est-il, par exemple, destextes ‘Frankétienne et la chaophonie’, ‘Prendre de l’âge’, ‘L’Insatisfait’ou encore‘La Fuite en avant !’, un survol étourdissant au dessus d’un monde au bord du gouffre.Mais, comme  pour en atténuer l’horreur, notre poète glisse par-ci par-là, les allusions, les pointes d’humour et les jeux de mots comme ce ‘Mantan Yahoo’ et ce ‘Poutinade Mascarade’, ces hommes politiques quiagissent selon leur « quatre volontés en mettant tout questionnement/ Autre au panier ! » (p.67)

Le professeur Elizabeth Sabiston sait de quoi elle parle quand elle prophétise que « L’œuvre la plus récente d’Hédi Bouraoui, NomadiVivance, marque la mort de la narration conventionnelle pendant ce troisième millénaire, et lance en même temps le bateau du poète, «  voguant sur les mers houleuses du risque et du refus d’ancrage ! » (4e de couverture)
Souhaitons donc ‘Bon vent’ à ce bateau!

Hédi Bouraoui, NomadiVivance I, Narratoème, CMC Editions, Toronto (Canada), 154 pages.
Rafik Darragi/leaders.com
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