Histoires d’amour dans l'histoire des Arabes

Nos fidèles lecteurs connaissent probablement le distingué arabisant J.J.Schmidt, auteur de plusieurs ouvrages chez Sindbad/Actes Sud dont Le Livre de l’humour Arabe (2005),et Historiettes, anecdotes et bons mots(2013) (Cf.http://www.leaders.com.tn/article/12401-preeminence). Le dernier en date est Sentences et maximes paru en 2014. (Cf.http://www.leaders.com.tn/article/14562-traits-de-sagesse). 
Il vient de publier,toujours chez Actes Sud, une autre anthologie réunissant cette fois,  des  histoires d’amour  s’inscrivant dans une suite chronologique allant de l’époque antéislamique à celle du début de l’islam, puis à celle du califat abbasside et de la période andalouse.
«L’amour est une folie…» dit Shakespeare  dans Comme il vous plaira. Le barde anglais avait probablement ses raisons car le terme ‘amour’ a été, de tous les temps, imprécis et ambigu à cause du poids  de l'imaginaire et la prééminence du sens moral dans les modalités du comportement humain qui considère que chaque passion est ipso facto une folie. C'est dire la richesse d'inspiration que ce thème peut offrir aux dramaturges comme aux romanciers.
Dans ce nouvel ouvrage intitulé Histoires d’amour dans l’histoire des Arabes, J.J Schmidt s’est limité «à deux exceptions près, aux récits fondateurs portant sur les premiers temps de la littérature arabe, entre le VIe et le VIIIe siècle». (4e de couv). Ces «récits fondateurs» sont les suivants :Le Livre des Chants (kitâb al-aghâni) d’Abû l-Faraj al-isfâhâni ; Les Tourments des amants (Masari’ al ‘uchâqi) d’Abû MuhammadAl-sarraj, Le Collier de la colombe (Tawq al-hamâma) d’Ibn Hazm de Cordoue et Histoires d’amoureux (Nawâdir al-uchâq) d’Ibrahim Zaydân.
Comme on le devine, ces histoires sont aussi nombreuses que diverses. On  retrouve évidemment celles des couples célèbres:‘Antara’ et ‘Abla’, Qays et Laylâ,‘Urwaet ‘Afrâ, Jamîl et Butheina,  Qays et Lubnâ, ou encore Kuthayyr et ‘Azza. Mais il y a également des histoires d’amour moins connues comme celles de Nusayb et Zayneb, Bichr et Jayda, Ja’d et Basmâ ou encore al-Walîd Ibn Yazîd et Sufrâ. Dans plusieurs autres histoires les amoureux restent anonymes.
Cependant, la plupart présentent une constante. Bien qu’elles soient souvent émaillées par la poésie, aucune n’appartient au monde légendaire et merveilleux. Toutes ces histoires sont soit des témoignages vécus ou relatés, soit des faits réels restés gravés dans la mémoire collective. Celles qui se détachent le plus sont évidemment  celles qui portent sur l’amour impossible.Soigneusement codifié dans Kitáb al-Agháni (Livre des chants) écrit par le Persan Abu l-Faraj al-Isfahani au Xe siècle, cette forme d’amour tire son origine d’une tribu du Nord-Ouest de l’Arabie, celle de Banû ‘Udhra.C’est le fameux ’amour ‘udhrî qui engendrera le ‘ghazal’, et inspirera l’amour courtois des troubadours français via l’Espagne.
Les diverses transformations apportées à ce thème de l’amour impossible, à travers les âges, ne se comptent plus. Qays et Layla,‘Urwa et ‘Afrâ, comme Roméo et Juliette,  ou Tristan et Iseult, constituent l’exemple on ne peut plus typique : une poignante histoire d’amour tragique,  reprise presque par toutes les littératures du monde.
On s'interroge sur les mobiles qui poussent ces personnages, par ailleurs si flamboyants, à l'auto-destruction. Possèdent-ils toute leur raison ?  Leur conduite n'est-elle pas pure folie ?
Qu’est donc cette une forme d’amour où la souffrance, la torture font de ce monde un véritable enfer ?
«Mas’ûd ibn Bichr al-Ansâri raconte: “ J’avais été nommé au poste de percepteur d’impôts des Banû ‘Udhra. Ayant été mis en présence d’un jeune homme couvert d’un manteau, je soulevai celui-ci et vis un corps réduit à sa plus simple expression.  «Qu’est-ce que tu as?» lui demandai-je. Il me répondit, en déclamant ces vers:

«Si fort palpite mon cœur que l’on dirait une tourterelle battant des ailes.Ni les sorciers de la Yamâma ni ceux du Nejd n’ont réussi à me guérir.»
Il poussa un soupir et expira. On le mit en terre et je priai pour lui. Quelqu’un me dit alors: «Sais-tu qui était ce jeune homme? – Non - C’était ‘Urwa ibn Hizâm!» (p.61)
Parce qu’il s’est fixé des limites bien précises,  J.J. Schmidt  ne s’est pas référé à des histoires d’amour de personnages dont le parcours spirituel s’est trouvé soudain dévié du droit chemin, celui qui mène vers Dieu. Ni d’ailleurs à l’extase amoureuse, celle des êtres exceptionnels pris dans les rets d’une passion extrême. Il n’y a point d’exemples de cet amour rappelant celui d’Héloïse que son époux, Abélard, n’hésite pas à comparer à l’Ethiopienne du Cantique des cantiques ou celui de Thècle, vierge promise, qui tombe follement amoureuse de l’apôtre Jean.
Il faut le souligner. Comme l’indique le titre, ce nouveau livre est une simple compilation qui rappelle les précédents ouvrages de l’auteur. Il ne prétend pas être une analyse d’expériences spirituelles, comme la voie de la Fidélité d’amouret ses différentes étapes,de Novalis pour Sophie ou de Dante pour Béatrice. ‘L’amour qui meut le soleil et les autres étoiles’ y est absent.
Aucunethéophanie n’a été abordée dans cette anthologie. Encore faut-il que ce genre existe dans les textes arabes, me diriez-vous. Pourtant l’empreinte islamique en matière d’amour mystique existe bel et bien. Pour preuve les écrits d’Ibn ‘Arabî, le ‘Sheikh al-Akbar’, le ‘Maître d’amour’, de la littérature arabe, par excellence ou encore l’histoire de  Rabi’a al-Adawyya, ‘mère de tous les  soufis’.
Le lecteur regrettera peut-être, en fin de compte, cette limite quelque peu arbitraire fixée par l’auteur entre le VIe et le VIIIe siècle, et qui le laisse sur sa faim. Ibn ‘Arabî, né à Murcie en 1165 et mort à Damas en 1240.  Ibn Hazm, évoqué à trois reprises par J.J.Schmidt,  quant à lui, né à Cordoue en 994, est mort à Niebla (Espagne) en 1063.
Enfin, précisons que les notes  figurant à la fin du volume  éclairent considérablement le lecteur sur  le contexte historique, social et culturel de toutes ces histoires d’amour.

Histoires d’amours dans l’histoire des Arabes, choisies, traduites et annotées par Jean-Jacques Schmidt, Sindbad/Actes Sud, Paris, 2016, 150 pages.
Rafik Darragi
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