L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique: une bande dessinée en nuances sur la « nostalgérie »

Olivia Burton et Mahi Grand signent un très bel album sur les difficiles relations entre la France et l'Algérie. Un road-movie existentiel dans lequel trois générations disent leurs espoirs et leurs déceptions. 
À la vie à la mort, pour le meilleur et pour le pire, l’Algérie et la France se toisent, tantôt amoureuses, tantôt belliqueuses, jamais indifférentes. De cette relation tumultueuse où rien n’est jamais simple naissent pourtant de beaux enfants, ni tout à fait français ni tout à fait algériens, tourmentés par une histoire qui s’écrit au moins depuis 1830. L’encre, depuis quelques années, a heureusement remplacé le sang et, parmi la flopée d’ouvrages consacrés à ce sujet toujours sensible, la bande dessinée prend une place particulière.
Plusieurs ouvrages parus ces dernières années se sont emparés avec brio de moments clés liés essentiellement à la guerre d’indépendance. Il y a eu Dans l’ombre de Charonne (Alain et Désirée Frappier), Demain, demain : Nanterre, bidonville de la folie, 1962-1966 (Laurent Maffre et Monique Hervo) et Retour à Saint-Laurent-des-Arabes (Daniel Blancou), tous d’excellente facture tant sur le fond que sur la forme. On peut en dire autant de L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique, qui vient de paraître aux éditions Steinkis.
Mamie est plutôt amusante quand elle s’écrit ‘Naadine mouk !’ en voyant de Gaulle à la télé
Signé par Olivia Burton (scénario) et Mahi Grand (dessin), ce road-movie existentiel explore, à travers trois générations, la plupart des sujets qui pourrissent (et nourrissent) un lien indéfectible et passionnel. Colonialisme, racisme, guerre, après-guerre, les auteurs parviennent à jongler avec les grands événements sans jamais oublier de les incarner. Évitant avec soin les discours pontifiants, ils prennent soin de raconter une histoire dans l’Histoire, une histoire dont les prolongements continuent d’influer sur le quotidien, des deux côtés de la Méditerranée.
Comme beaucoup d’enfants de pieds-noirs, la petite Olivia a beaucoup entendu parler de l’Algérie. Par sa grand-mère, par sa mère, par de nombreux membres de sa famille. Son premier lien avec ce pays qu’elle ne connaît pas est donc composé de bribes éparses, parcellaires et partiales. La « nostalgérie », ce sentiment du paradis perdu toujours si prégnant chez nombre d’anciens colons, berce son enfance. « Ma vie, c’est simple, elle s’est arrêtée en 1962 », déclare ainsi sa grand-tante. Des mots qu’elle entend, Olivia ne comprend pas tout : OAS, FLN, les sigles gardent leurs mystères et mamie est plutôt amusante quand elle s’écrit « Naadine mouk ! » en voyant de Gaulle à la télé. Puis, pour Olivia, vient le temps de l’adolescence et de l’éveil politique, ce moment où elle comprend que ses grands-parents colons n’étaient pas du bon côté de l’Histoire, même s’ils n’étaient pas plus mauvais que d’autres…
De l’amour des pieds-noirs pour leur terre de naissance à leurs non-dits sur les exactions sanglantes de l’OAS, L’Algérie
Au bout du compte, l’envie de voir et de savoir impose un voyage retour dans les Aurès. Olivia part seule sur les traces de ses ancêtres… Son guide sur place sera un certain Djaffar, sympathique puits de savoir un tantinet lourdingue. À ses côtés, la jeune femme découvre non pas l’Algérie mais, dans la minéralité sublime de paysages caillouteux, les Algériens complices et victimes des errements du FLN. Des guerres fratricides aux affrontements de la décennie noire, de l’amour des pieds-noirs pour leur terre de naissance à leurs non-dits sur les exactions sanglantes de l’OAS, L’Algérie, c’est beau comme l’Amérique nous donne les clés qui permettent à Olivia de comprendre le destin de deux pays, en nuances de gris. C’est d’ailleurs au crayon à papier que Mahi Grand a décidé d’illustrer cette histoire, comme s’il se méfiait de ces trop forts contrastes qui alimentent la caricature et les discours radicaux.
Par Nicolas Michel
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