Chantage au livre : déjà sous Louis XV !

Demander de l'argent pour ne pas publier des horreurs est une vieille technique d'aigrefins qui a connu son âge d'or au XVIIIe siècle.
Sans vouloir dédouaner les deux journalistes soupçonnés d'avoir fait chanter le roi du Maroc, il faut reconnaître que la pratique n'est pas nouvelle : elle a même été pratiquement inventée par un gazetier français peu scrupuleux, Charles Théveneau de Morande, qui publiait des horreurs sur tous les princes de l'époque dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Le libelliste opérait depuis Londres pour s'adonner à son juteux trafic tout en évitant la censure du royaume de France qui cadenassait plus ou moins bien les libraires.
La technique était bien rodée : Morande écrivait des ragots diffamatoires sur les célébrités de l'époque, il en imprimait certains extraits qu'il faisait parvenir à ses cibles en les menaçant de tout publier si elles ne payaient pas une certaine somme... Sauver sa réputation était à ce prix, sachant que la littérature pamphlétaire inondait régulièrement les antichambres du pouvoir et les appartements parisiens... C'était la presse de ruisseau de l'époque, très prisée, car mordante vis-à-vis du pouvoir royal, avant même son explosion sous la Révolution française – il va sans dire qu'aucune déontologie n'anime les scribouillards de l'époque.
Morande attaque avec sommation et s'enrichit à vue d'œil tandis que la liste de ses victimes s'allonge : de riches bourgeois parisiens, plusieurs nobles, le marquis de Marigny, frère de la Pompadour qui doit son élévation à la favorite royale, des ministres et même Voltaire. À la même époque, au début des années 1770, le libelliste frappe un grand coup en publiant Le Gazetier cuirassé, une édition pamphlétaire qui égrène, pêle-mêle, les scandales de la cour et des anecdotes croustillantes ou grivoises sur les princes et les puissants du moment. La publication fait grand bruit même si elle circule sous le manteau. Désormais, la monarchie suit de très près ce Morande, décidément bien insolent : on l'espionne, on l'intimide, on tente même de l'enlever, sans succès.
Il faut sauver la du Barry
La plus chaude alerte intervient quelques années plus tard, lorsque l'aigrefin décide de viser frontalement Mme du Barry, nouvelle favorite du roi, une ancienne prostituée de haut vol qui tient désormais la première place à Versailles. On imagine le scandale à la cour et les anecdotes à venir, d'autant que l'on prévoit de joindre au texte des gravures licencieuses... Le titre en fait déjà saliver plus d'un : Mémoires secrets d'une femme publique ou Essai sur les aventures de Mme du Barry depuis son berceau jusqu'au lit d'honneur. Tout un programme… Morande laisse entendre qu'il parlera de ces fameuses techniques sexuelles qui ont envoûté le roi – dont le « baptême ambré », qui consistait à se parfumer l'entrejambe. En comparaison, Closer fait aujourd'hui dans la dentelle.
Louis XV s'inquiète, il sait à juste titre combien ces détails, brodés ou inventés par un cerveau tordu, peuvent affaiblir un pouvoir royal qu'il a contribué lui-même à désacraliser en s'affichant avec des maîtresses issues du tiers état. On entre en contact avec Morande qui voit là le coup du siècle : il réclame 6 000 louis comptant pour laisser l'exemplaire au placard et une pension annuelle de 5 000 livres (plusieurs dizaines de milliers d'euros aujourd'hui), réversible à sa mort à sa femme et ses héritiers ! C'est ce qui s'appelle faire chanter une poule aux œufs d'or. Les espions et des émissaires se succèdent à Londres - dont Beaumarchais en 1774 - pour intimider ou négocier à la baisse les prétentions du célèbre libelliste, qui finit par obtenir un beau capital et une pension en échange de son silence…
Les amours de Charlot et de Toinette
Sous le règne de Louis XVI, la technique va devenir une habitude : un commerce de livres licencieux se met en place pour rançonner les princes du sang, et notamment Marie-Antoinette, cible privilégiée, car le seul fait de parler d'elle fait vendre du papier… On verra même certains policiers, chargés de contrôler l'imprimerie, tremper dans ce business de l'ombre en ramassant leur pourcentage au passage. Le roi, soucieux de l'honneur de sa femme, prend l'habitude de payer, à l'image des autres princes. En 1781, il débourse la somme invraisemblable de 18 600 livres pour acheter l'édition des Amours de Charlot et de Toinette, très injurieux pour le couple royal, illustrée de gravures pornographiques. Ce n'est qu'un début : avec l'affaire du collier de la reine, en 1785, les bandits littéraires prolifèrent, notamment la fausse comtesse de La Motte, une arnaqueuse qui a monté toute l'affaire en faisant acheter un collier mirifique au nom de la reine par un cardinal crédule, dans le dos de la souveraine, sans doute innocente dans l'histoire. Le scandale est inouï, la reine définitivement déconsidérée dans l'opinion publique, quatre ans avant la Révolution française.
Condamnée puis emprisonnée, la comtesse de La Motte finit par s'évader à Londres, où elle assouvit sa vengeance en publiant des brûlots sur la souveraine. En 1791, tandis qu'elle s'apprête à sortir de nouveaux souvenirs fracassants, où elle décrit une Marie-Antoinette lesbienne et maîtresse du premier cardinal de France, elle meurt brutalement. Mais Louis XVI charge de détruire à tout prix ce torrent de boue : un agent achète le tout pour 14 000 livres et brûle la totalité des exemplaires – soit trente ballots – dans le four de la manufacture de Sèvres. En vain : un exemplaire est récupéré par des républicains, qui finissent par l'imprimer. Quand il paraît enfin, la monarchie agonise, la famille royale croupit au Temple en attendant le pire..
PAR MARC FOURNY/lepoint
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