Un souffle de liberté

Toufic Youssef Aouad est l’un des pères fondateurs de la littérature libanaise de fiction. Il est né en 1911 à Bhersaf, dans le Metn, au Mont-Liban. Après des études de droit à Beyrouth puis à Damas, il entre comme journaliste à An-Nahar..
Il publie ses premiers recueils de nouvelles, Al-Sabî al-a'raj (Le Garçon boiteux) en 1936 et Qamis al-sûf (La Chemise de laine) en 1937. Al-Raghîf (La Galette de pain), paru en 1939, est considéré comme le premier roman libanais digne de ce nom. Ce livre a, depuis, totalisé dix-sept éditions à Beyrouth. Arrêté par les vichystes en 1941, Toufic Youssef Aouad créa à sa libération un journal politique et littéraire, Al-Jadid puis il entama en 1946 une brillante carrière diplomatique sans pour autant abandonner l'écriture. Toufic Youssef Aouad est mort en 1989, lors d'un bombardement à Beyrouth, avec sa fille, la poétesse Samia Toutonnji, et son gendre, l'ambassadeur d'Espagne au Liban.

Après Dans les meules de Beyrouth  paru en 2012, les Editions Sindbad/Actes Sud viennent de publier son premier roman Le Pain dans une traduction de Fifi Abou Dib. C’est une oeuvre historique à la gloire de la résistance des Arabes contre les Turcs. Prudent, Toufic Youssef Aouad avertit le lecteur. Bien que l’authentification ne soit pas la clef de voûte de son travail, il se réclame de la vérité historique :
«Les personnages et les événements de ce roman ne sont que pure création de leur auteur…
Cependant les événements de la révolte arabe et les récits relatifs à la Cour martiale de Aley sont, dans l’ensemble, des faits historiques basés sur plusieurs sources, mémoires, livres d’histoire ou coupures de presse.
Quant aux ‘Turcs’ dont parle l’auteur, il s’agit évidemment des Turcs de l’Empire ottoman lézardé sur les ruines duquel le ‘Gazi’ (victorieux) Mustafa Kemal a bâti un Etat moderne, digne d’admiration. » (p.9)
Bien que ce roman soit d’une grande acuité historique, la stratégie narrative qui y est suivie ne se base pas uniquement sur des points de repères historiques mais également sur la triste trajectoire de ses personnages. Celle de Zeina Kassar, en premier lieu, orpheline, souffre-douleur de Warda, sa  marâtre qui finit par sombrer dans la folie ; celle de Tom, son petit demi-frère, ensuite, dont «  la vie, qui d’habitude procédait par étape et alternait méthodiquement  heurs et malheurs, avait décidé de faire de lui une exception à la règle. A la manière des bergers qui jettent au hasard  des poignées de cailloux sur leurs troupeaux, elle lança sur Tom une effroyable mitraille. » (p.164)
En fait, si le titre du livre ‘Le pain’ est loin d’être une simple synecdoque, une référence à la vie en général, mais à la faim proprement dite, c’est bien à cause de  cette ‘effroyable mitraille’ qui s’est abattue  sur cet enfant et sur sa mère.
D’autres personnages, gravitant autour de Zeina et de Tom, montreront cette résistance aux malheurs en particulier Sami Assem, l’amour de Zeina, un militant nationaliste arrêté, puis torturé par les Turcs:
« Il s’était juré de ne pas ouvrir la bouche. Il laissa le juge d’instruction passer du fouet à la question et inversement, jusqu’à ce que Rushdi bey renonce à l’interroger, se contentant de le frapper. Sami se tordait, se tortillait, tournait la tête d’un côté et de l’autre, étouffant ses cris et ravalant ses plaintes. Le fouet traçait sur ses pieds des zébrures  blanches qui se superposaient à d’autres zébrures rouges, puis bleues, jusqu’à ce que les couleurs se confondent et se diluent dans le sang ». (p.118)
Et  Kamel éfendi, le fidèle ami de la famille Kassar:
« Il y avait en Kamel éfendi, le papetier, quelque chose de naïf; sa peau de blond, ses yeux bleus dépourvus de malice. Ce Damascène, fils d’un cheikh, avait grandi dans une famille pratiquante, au milieu de livres jaunis où il avait puisé tout ce qu’il fallait à son esprit et à ses sens. Il avait fermé ses fenêtres à la vie, la laissant passer loin de lui, avec ses plaisirs et ses misères, sa beauté et sa laideur… Il ne chercha jamais à comprendre une cause ni ne s’interrogea sur un effet. Tout n’était-il pas écrit, et Dieu ne dirigeait-il pas les choses, déterminant leur début et leur fin, l’homme ne pouvant ni les avancer ni les retarder ?» p.67
C‘est là tout l’art de Toufic Youssef Aouad. Cette prise de conscience n’implique aucun paradoxe chez ce jeune Arabe enrôlé dans les troupes d’occupation turques car, même
s’ils ne laissent pas entrevoir sa triste trajectoire finale, ce fatalisme  et cette soumission à la volonté  de Dieu sous-tendent  non seulement sa capacité de résistance  contre le Mal mais également les nuances et la vérité des sentiments qui l’animent.
Il en est ainsi de tous les personnages érigés en symbole de la lutte contre l’occupant turc. Si Zeina a empoisonné le gouverneur turc c’est non seulement pour éviter ses assiduités mais aussi pour rejoindre Sami et le maquis. Bien qu’elle fût induite en erreur par les autorités militaires  qui avaient fait circuler une rumeur selon laquelle Sami  Assem avait trouvé la mort lors d’une tentative d’évasion,  Zeina poursuivit néanmoins le combat jusqu’à créer une redoutable organisation secrète, la Bande blanche :
«- La Bande blanche ! Encore la Bande blanche!
Ce nom était sur toutes les lèvres. Le simple fait de le prononcer provoquait la terreur. On racontait sur la Bande blanche des histoires étranges et incroyables. (p.190)
Parce que la trame narrative de ce roman historique s’appuie habilement sur ces événements  et sur ces personnages, la fin ne sera pas une surprise  mais une suite logique, un dénouement  sous forme d’un hymne chanté à la gloire non seulement de la résistance et  de  l’éveil du sentiment national, mais aussi  de l’engagement des femmes dans la lutte pour la liberté.
Toufic Youssef  Aouad, Le pain, roman traduit de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib, Sindbad/Actes Sud, Paris, 2015, 260 pages
Par Rafik Darragi

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