Interview - Ankara refuse aux Arméniens le droit de mémoire

La reconnaissance du génocide arménien par le pape a ouvert une bataille diplomatique. Mais, explique Vicken Cheterian, la réaction d’Ankara n’aura aucun impact, alors que les paroles du souverain pontife sont décisives.
Vicken Cheterian, professeur à la Webster University à Genève. (DR)
«Génocide», a déclaré le pape, dimanche, pour qualifier le massacre des Arméniens il y a un siècle. La réponse du gouvernement turc a fusé: ce dernier a rappelé son ambassadeur au Vatican. De manière prévisible, le torchon brûle entre le souverain pontife et Ankara. Comme chaque fois que le génocide arménien est évoqué officiellement ou reconnu, la réponse d’Ankara ne se fait pas attendre: protestations et dénégations. Pour les Turcs, les massacres commis en 1915 et 1916 s’inscrivent dans le contexte d’une guerre civile qui a fait autant de victimes dans le camp arménien que dans le camp turc. Toute reconnaissance du génocide arménien participe donc d’une «propagande destinée à disqualifier la Turquie».
Pour Vicken Cheterian, professeur à la Webster University à Genève, spécialiste du Moyen-Orient et du Caucase et auteur d’une somme sur le génocide arménien*, la réaction turque, convenue et attendue, est moins importante que les paroles du pape, qui vont contribuer à la reconnaissance internationale du génocide arménien, qui a fait 1,3 million de morts.
Le Temps: Comment les Arméniens accueillent-ils les mots du pape?
Vicken Cheterian: Le 24 avril 1915 marque le début du génocide arménien. Cette année, les Arméniens célébreront le 100e anniversaire des massacres. Mais la commémoration ne va pas de soi en Turquie, au contraire, car cette journée symbolique fait l’objet d’une lutte entre les Arméniens et le pouvoir turc qui nie le génocide. Ankara refuse même aux Arméniens le droit de mémoire et de célébrer ces massacres. Pour occuper le terrain et occulter les célébrations arméniennes, le président Recep Tayyip Erdogan a décidé que, pour la première fois, la bataille de Gallipoli, une victoire turque, serait fêtée le 24 avril plutôt que le 18 mars comme les autres années. Face à cette confiscation malvenue, les paroles du pape ont renforcé la position des Arméniens.
– Pourtant, en présentant ses condoléances aux Arméniens en 2014, Recep Tayyip Erdogan n’a-t-il pas montré une ouverture inédite?
– C’était un premier pas dont on a espéré en vain qu’il soit suivi d’autres déclarations. En reconnaissant la souffrance des Arméniens, il a fait ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé faire. Mais ce n’est pas suffisant, car mettre bourreaux et victimes sur le même plan est tout à fait critiquable. Je me rends compte que les condoléances de Recep Tayyip Erdogan n’étaient qu’une opération de relations publiques et pas un engagement politique.
– Les paroles du pape ne risquent-elles pas d’être contre-productives en risquant de braquer la Turquie?
– Ankara a réagi fermement. Mais au fond, la Turquie doit entendre le message que lui envoie une partie de la communauté internationale, dont le Vatican: son déni de l’Histoire n’est pas acceptable. Recep Tayyip Erdogan ne courra d’ailleurs pas le risque de s’isoler. Souvenons-nous, lorsque Berne avait, en 2003, reconnu officiellement le génocide arménien, Ankara avait alors protesté et même rappelé son ambassadeur. Mais ça n’avait pas duré longtemps et la Suisse a même été sollicitée par la suite pour jouer les facilitateurs de dialogue entre la Turquie et l’Arménie.
– Genève peut-elle encore refuser l’installation d’un mémorial arménien?
– Le gouvernement genevois a politisé une affaire qui devait rester strictement administrative. Personne ne doute en Suisse que les Arméniens ont été victimes d’un génocide. Les paroles du pape vont encore accentuer l’impression que les édiles genevois manquent cruellement de courage depuis deux ans.
* «Open Wounds: Armenians, Turks, and a Century of Genocide», C. Hurst & Co, Londres, 2015.

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