Comment défendre le documentaire marocain?

Même si beaucoup de chemin a été parcouru ces dernières années, entre recherche de financements et de diffusion, la réalisation de documentaires reste difficile au Maroc.
« Le documentaire est une arme de construction massive », ont répété plusieurs intervenants du DocTalk . L’événement a rassemblé producteurs, réalisateurs, diffuseurs, et autres professionnels du monde du documentaire marocain et étranger. Toute la journée, les intéressés, convaincus de l’intérêt et de la nécessité des documentaires, ont débattu sur les moyens à mettre en œuvre pour favoriser sa production et sa réalisation auprès du grand public.
2M, c’est que la chaîne publique met en avant son positionnement ambitieux en matière de docu, en tout cas à l’échelle de la région. Depuis 2012, elle diffuse tous les dimanches un documentaire en prime time. Il s’agit soit de films produits « maison », soit de coproductions ou bien d’acquisitions. « Nous sommes l’unique chaîne du pourtour sud à avoir une case documentaire en prime time, hors Al Jazeera et Al Arabiya », explique Reda Benjelloun, directeur des magazines d’information et du documentaire à 2M.
Le docu, « trop souvent un bouche-trou »
Depuis le lancement de cette case, cent documentaires ont été diffusés, avec une moyenne d’audience de 15 %, certains films atteignant les 25 % voire 34 % comme Qu’est-ce qui a tué Arafat par exemple. Certaines diffusions ont pourtant causé des problèmes à la chaîne, comme Hercule contre Hermès qui a conduit le directeur général Salim Cheikh devant le tribunal ou Tinghir-Jérusalem qui a vivement été critiqué et a fait l’objet de plusieurs manifestations. Mais Salim Cheikh maintient : « Cela fait partie du documentaire de remuer les idées et d’agiter un peu », en regrettant que le genre soit parfois considéré par certaines chaînes comme un « bouche-trou ». En 2014, deux millions de dirhams ont été alloués au documentaire chez 2M et « j’espère que l’investissement va être doublé voire triplé dans les années à venir », a assuré Salim Cheikh.
La réalisation d’un documentaire coûte en général beaucoup moins cher qu’une fiction, pourtant, il est encore difficile de trouver des financements et des diffuseurs. Depuis 2012, l’avance sur recettes octroyée par le Conseil cinématographique marocain (CCM) peut être allouée à des documentaires, deux maximum chaque année. Mais le cahier des charges à remplir est assez contraignant, à en croire certains intervenants du DocTalk. Et Sarim Fassi-Fihri, directeur du CCM, présent lors de l’événement, ajoute : « Il est conseillé de s’adosser à un distributeur au moment du dépôt du dossier, c’est un plus pour convaincre la commission ».
Quand documentaire rime avec arme de guerre
Comme l’a annoncé Mustapha El Khalfi en octobre 2014, un fonds du CCM de 15 millions de dirhams va être alloué spécifiquement pour soutenir la production de documentaires de la culture hassanie et sahraouis. D’après Sarim Fasi-Fihri, « les textes sont prêts au CCM mais ils doivent être validés », parlant d’une histoire de quelques jours. Interpellé sur l’essence même de cette cagnotte, Sarim Fasi-Fihri justifie : « Les ambassades du Maroc à l’étranger nous demandent des films sur cette région mais il n’y en a pas ». Et le réalisateur Nabil Ayouch de se demander : « Est-ce qu’il s’agit d’un fond pour soutenir l’effort de guerre ? Les créateurs sont libres et doivent l’être ».
Aller chercher des financeurs étrangers ou rester dans le local ? Le débat a été posé. A l’étranger, les fonds viennent d’Europe mais aussi des pays du Golfe. Mais le Maroc se trouve là en concurrence avec d’autres pays. Comme le fait remarquer le producteur tunisien Habib Attia, certains arrivent à faire du lobbying efficace, comme le Liban, la Palestine, la Jordanie ou l’Égypte. « De toutes manières ces fonds provenant de l’étranger ne doivent être pris qu’en complément. Au moins la moitié doit être assuré localement pour crédibiliser les projets », estime le producteur.
« Le documentaire se fonde sur une relation à trois entre réalisateurs, producteurs et diffuseurs qui font germer ensemble une idée et la portent du début jusqu’à la diffusion », nous explique Reda Benjelloun. Mais lors de coproductions, les chaînes, depuis 2012, sont contraintes de lancer un appel d’offre. La relation est donc tronquée au départ, ce que regrettent certains professionnels du secteur, comme Nabil Ayouch, qui estime « que ce n’est pas la meilleure manière de fonder une base solide entre le producteur et le diffuseur ».
Manque de formation
Le constat est unanime : il existe un réel besoin de producteurs de documentaires, spécialisés dans ce genre. Mais malheureusement, il n’existe pas encore de formation spécifique. L’école de Marrakech propose bien une filière production, mais non consacrée au documentaire. « Il faudrait mettre en place une formation accélérée de producteurs de documentaires adressée à des gens qui sont déjà en activité », pense Jean-Marie Barbe, réalisateur de documentaire depuis 1979.
Et le manque de formation se ressent aussi auprès des réalisateurs. « Ceux qui rentrent à l’école ont des manques en culture générale, en culture artistique, en méthodologie de travail… Il faudrait revenir à la classe de seconde », explique Vincent Melili, directeur de l’École supérieure des arts visuels de Marrakech. « Il faut une éducation à l’image beaucoup plus tôt avant le bac », pense le célèbre réalisateur et producteur Ali Essafi.
Le Maroc comme incubateur régional ?
Malgré ces carences, le documentaire ne se porte pas si mal au Maroc et même s’il on peut regretter que le documentaire ne soit pas encore davantage soutenu, « beaucoup de chemin a été parcouru en dix ans. Mes deux premiers films, je les avais proposés à 2M gratuitement et je n’ai même pas eu de réponse », se rappelle Ali Essafi. « Je suis admiratif de ce qui se passe au Maroc. En Tunisie, au niveau institutionnel, il n’y a rien », relativise Habib Attia. Aussi, le royaume peut se vanter d’avoir un festival consacré au genre : le Fidadoc, organisé chaque année à Agadir.
Sa présidente Hind Saïh a soulevé lors du DocTalk l’idée d’instituer un rendez-vous régulier pour instituer un véritable « marché » du film documentaire, où réalisateurs, producteurs et diffuseurs pourraient se rencontrer. Pour elle, l’organiser avec quelques pays voisins est plus que cohérent. Aussi, « la mise en place d’un incubateur de formation, une résidence, n’est pas quelque chose de très coûteux, et si cela se passe ici cela serait une belle opportunité pour le Maroc », pense aussi Jean-Marie Barbe, qui organise déjà des programmes de formation en Afrique.
Par Pauline Chambost
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