Euro Maghreb : Des murs, des voyages et des ponts

Milan Kundera, maître du roman tchèque, s’est invité à Alger sans se déplacer. Son livre, La vie est ailleurs, a alimenté la thématique des Rencontres euro-maghrébines des écrivains organisées, le 28 et 29 octobre passé, par la Délégation européenne à Alger à la bibliothèque d’El Hamma.
Des écrivains venus de Tunisie, du Maroc, d’Italie, d’Espagne, de Tchéquie, de Roumanie, de Finlande, de Hongrie, de Belgique, de Grèce, de Suède, d’Algérie...ont débattu d’une thématique qui a failli créer la polémique. Des intervenants, tels que le Tunisien Mahmoud Tarchouna ou l’Algérien Smaïl Yabrir, ont soutenu que la vie est «également» ici. Malgré sa visibilité médiatique, le phénomène des harraga reste marginal en Afrique du Nord. Marek Skollil, chef de la délégation européenne à Alger, a vite compris le sens que l’on peut donner au choix d’apparence philosophique du thème.
«Ce n’est pas un choix politique. Nous essayons toujours de trouver un thème qui soit comme une planche à test en psychologie. Une planche avec plusieurs couleurs ou formes. Les gens sont invités à se projeter par rapport à ces formes ou à ces couleurs. Une manière de les inciter à parler à partir de leur subjectivité. L’idée de ces rencontres est justement d’éviter de débattre d’un thème qui soit trop littéraire, trop politique, trop scientifique ou trop géographique. On choisit toujours des thèmes ouverts…», a expliqué Marek Skolil.
Pour lui, Milan Kundera a voulu dans La vie est ailleurs dénoncer les illusions de la jeunesse parisienne de Mai 1968 qui voulait changer le monde par les mots. Le nouvelliste et romancier marocain Smaïl Ghazali a estimé, de son côté, que la littérature est la troisième rive du fleuve. «Une rive où toutes les rencontres sont possibles. La Méditerranée est l’endroit magique où l’expérience de la vie et du rêve se réalise. J’évoque la Méditerranée, loin de toute idée d’identité ou d’appartenance géographique», a-t-il prévenu. Seules les valeurs humaine et esthétique intéressent Smaïl Ghazali, auteur, entre autres, du roman Le jeu de la croisée des chemins. Pour lui, le voyage est toujours possible à travers les textes littéraires. Le romancier Takis Théodoropoulos n’aime pas faire les valises et voyager. «Mais, j’aime voyager en bateau en Méditerranée», a-t-il confié.
Guerrouabi
Takis Théodoropoulos, qui est chroniqueur au quotidien Kathimerinin est auteur notamment de Le va-nu-pieds des nuages. «En fait, il s’agit de l’histoire de Socrate. Un homme qui n’a jamais voyagé et qui marchait toujours pieds nus. Socrate avait imaginé l’ailleurs pour les Grecs sans jamais sortir d’Athènes !», a soutenu l’écrivain grec. Le journaliste et essayiste algérien Abdelkrim Tazaroute a confié, pour sa part, que la quête du passé et de l’identité culturelle a pris racine dans l’exil. «On pense à l’ailleurs lorsqu’on est face à une difficulté. Dans les années 1990, lorsque les journalistes étaient la cible des terroristes, j’ai pensé à l’exil. Là, je me suis retrouvé à écouter uniquement de la musique algérienne. C’était comme si j’avais retrouvé une seconde vie car je n’avais pas supporté l’ailleurs. Je rêvais d’un café dans mon quartier avec mes amis…», a-t-il dit.
Abdelkrim Tazaroute a depuis publié deux livres biographiques sur El Hachemi Guerrouabi et Mohamed Lamari. Selon Ion Pop, romancier roumain, l’ailleurs a été, par le passé, recherché par l’avant-garde historique roumaine et le surréalisme «décalé» de Bucarest. «L’avant-garde roumaine a toujours voulu être ailleurs. Ses maîtres entendaient se libérer de toute contrainte géographique et spirituelle. L’ailleurs était recherché pour en fin de compte se retrouver soi-même. L’autre est en fait l’intérieur de son propre esprit, de son propre monde. Un monde toujours en transformation. Les avant-gardistes roumains voulaient être en mouvement pour suivre justement ces changements et éviter de tomber dans les conventions», a-t-il souligné.
L’historienne et traductrice hongroise Krisztina Nemes a, pour part, estimé que la mémoire peut aussi être une sorte de littérature. «On se construit par une narration. Pour pouvoir se raconter, pour avoir une identité, il faut ranger ses mémoires. Chaque communauté, chaque peuple, chaque personne a ses mémoires rédigés pour se donner une image. C’est un processus important, y compris sur le plan politique. Les écrivains sont la conscience de la nation. Ils racontent son histoire d’une manière différente», a-t-elle dit. Krisztina Nemes connaît peu de choses de la littérature algérienne. Elle a cité Yasmina Khadra qui a été traduit en hongrois. Ion Pop, qui est membre de l’Union des écrivains roumains et Pen Club roumain, ne connaît de la littérature algérienne qu’… Albert Camus. Mais qu’a-t-on donc fait pour traduire, faire connaître et exporter le roman algérien ? Réponse simple : peu de chose ou rien.
Fayçal Métaoui

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